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Full text of "Nomades - Essai Sur L'Âme Juive"

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KADMI-COHEN 



NOMADES 

essai sur VéLnrte jxjLtue 



PRÉFACE DE A. DE MONZIE 



LIBRAIRIE FÉLIX ALCAN 
PARIS 



NOMADES 



IL A ÉTÉ TIRÉ HORS COMMERCE 
2 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DES MANUFACTURES 
IMPÉRIALES DU JAPON, MARQUÉS JAPON ; 
9 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE 
VAN GELDER, MARQUÉS HOLLANDE, 
ET 39 EXEMPLAIRES 
SUR PAPIER D'ALFA IMPONDÉRABLE 
MARQUÉS ALFA 



KADMI— COHEN 



NOMADES 

Essai sur l'âme juive 



AVEC UNE PRÉFACE DE A. DE MONZIE 



Ne soyez pas comme les 
Nabathéens de la Babylonie. 

on demande à l'un 
d'eux d'où il sort, il dit : De 
tel ou tel village. Dites : Nous 
sommes de telle tribu. 

D'après ibnkhaldoun. 



PARIS 

LIBRAIRIE FÉLIX ALCAN 
108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 108 



1929 



Tous droits de reproduction et d'adaptation réservés pour tous pays 
Copyright 1929 by Kadmi-Cohen 



Il y a beaucoup de façons pour un non-juif de 
s'intéresser au mouvement spirituel et politique 
du judaïsme. Les hommes de ma génération, 
marqués qu'ils étaient par les souvenirs de l'affaire 
Dreyfus, ont été philosémites par générosité, par 
romantisme, par horreur des pruderies pharisiennes 
ou parisiennes. Mais ils ont tout ignoré du problème 
juif, du tempérament juif, de l'histoire juive. 
Bernard Lazare et Mécislas Goldberg représentaient 
en la variété de leurs idéologies toutes les aspira- 
tions contradictoires de la race. Nous n'allions pas 
plus avant dans la connaissance d'un peuple qui 
ne s'était pas affirmé comme peuple. 

La guerre, le sionisme, la Révolution russe ont 
réformé notre parti pris de ne pas savoir. Nous 
avons mesuré l'action juive dans les conflits des 
impérialismes ou plutôt évalué la part du tour- 
ment juif dans le tourment mondial. Les uns ont 
souhaité alors qu'on dotât d'une patrie les parias 
de tant de patries. D'autres, reconnaissant l'impos- 
sibilité de ramener vers la Palestine des Hébreux 
les millions d'Israélites que l'Europe et l'Amérique 
ont fixés dans leurs cadres de civilisation, se sont 
contentés de réclamer qu'en tous pays une protec- 



X 



NOMADES 



tion légale du judaïsme fût instituée sous le con- 
trôle de la Société des Nations. Mais nul d'entre 
nous, conscient des devoirs occidentaux, n'ose 
plus régler l'affaire juive avec les trois ou quatre 
facéties qui suffisaient à nos anciens pour écarter 
de leur esprit le souci du judaïsme. 

Le judaïsme est l'énigme des temps modernes, 
l'énigme qu'il faut enfin déchiffrer à la croisée de 
nos chemins. Jusqu'ici on s'est obstiné à juger le 
judaïsme sur l'activité positive ou spéculative des 
juifs. Mauvaise méthode vouée aux plus décevants 
résultats ! Les juifs ! Mais ils ont une participation 
dans toutes les entreprises matérielles et spiri- 
tuelles, dans toutes les résistances comme dans 
toutes les révoltes, aujourd'hui comme hier, comme 
demain. L'un des frères brisait des pots, l'autre des 
cruches ; ménage ruineux. Cette boutade que Goethe 
a inscrite dans son recueil de pensées est assez 
valable pour ce qui est du double emploi des juifs 
à travers le monde et l'histoire. Disraeli contredit 
Karl Marx. Le capitalisme américain est réputé 
juif dans le moment où le bolchévisme russe passe 
pour juif. Il y a des juifs dans la social-démocratie 
allemande ; mais il y en a aussi parmi les racistes. 
Impossible de faire le compte des juifs dans les 
camps adverses ou sous les bannières ennemies. 

Un raisonnement utile se doit fonder sur la seule 
étude des courants d'idées auxquels le judaïsme 
s'est mêlé. C'est le premier mérite de Kadmi Cohen 
d'avoir dirigé dans ce sens ses libres investigations. 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



XI 



Mais son mérite essentiel est d'avoir découvert, 
précisé et avoué l'alliance quasi séculaire que la 
pensée juive a nouée avec la pensée puritaine. 
L'appui que les Israélites des Etats-Unis ont donné 
à la secte moralisante du Christian Science n'est 
qu'un détail épisodique de cette alliance. De même, 
le concours parfois indiscret qu'ont fourni les 
publicistes juifs aux violences sommaires de notre 
anticléricalisme. Ce n'est pas à tort que nous avons 
été irrités de rencontrer des juifs de pilpoul parmi 
nos plus ennuyeux prédicants. 

Il semble que cette collaboration ait détourné 
les juifs de leur mission ethnique. Il semble qu'ils 
aient perdu l'originalité puissante de leur philo- 
sophie à fréquenter les doctrines du libre examen. 
Kadmi-Cohen le sait ; il le dit. Il entend dégager 
de l'âme juive le concept universel et unitaire 
dont s'émerveillaient Bossuet et Pascal, et Péguy 
dans la suite de nos maîtres. Le sionisme n'est qu'un 
procédé social ou national en vue de soutenir cette 
universalité et cette unité, un procédé de rassem- 
blement des cerveaux et des coeurs autour d'un 
idéal reconstitué. 

Cet idéal n'est pas hostile au catholicisme. Il 
n'est pas interdit de concevoir entre le judaïsme 
et le catholicisme un accord dans un avenir har- 
monieux, mais à la condition préalable que le 
miracle juif ait retrouvé sa créance et sa magni- 
ficence. Foin des pense-petit du judaïsme et du 
catholicisme I II ne s'agit pas d'une ambitieuse 



XII 



NOMADES 



mendicité. Il s'agit d'isoler une force pour lui 
rendre ses vertus au bénéfice de la communauté 
humaine. 

Je salue ce programme de toute ma sympathie 
longuement préméditée. Catholique d'origine et 
Français de pleine latinité, j'ai soutenu dès 1919 les 
campagnes de timide propagande qu'ouvraient 
à Paris mon regretté ami Braunstein et sa cohorte 
de sionistes passionnés. Mais jamais encore les 
idées qui justifiaient mon adhésion spontanée 
n'avaient été exposées dans une forme aussi nette, 
aussi vigoureuse, aussi directe. Le livre que je me 
fais honneur de préfacer unit aux qualités d'un 
admirable plaidoyer les élans d'une mystique fer- 
vente. Lui aussi, Kadmi-Cohen, il est comme se 
qualifiait le noble Las salle « penseur et combat- 
tant », à cause de quoi il suscitera beaucoup de 
polémiques, pas mal de petites haines et sans doute 
plusieurs amitiés enthousiastes. J'inscris la mienne 
sur cette page de garde ou d'avant-garde. 

A. DE MONZIE. 



PREMIÈRE PARTIE 



NOMADES 



Jusqu'à l'arrivée d'Œdipe, la route qui condui- 
sait du pied du mont Phicius aux environs de 
Thèbes était dangereuse aux voyageurs. Elle était 
hantée par un monstre d'une curiosité singulière 
qui proposait et même imposait, sous peine de 
mort, aux passants certaines questions dont la 
solution était indéchiffrable. Cette route mytho- 
logique est un symbole. Le Sphinx a péri. Dressées 
au carrefour de la conscience et de l'intelligence 
humaine, comme des points d'interrogation, les 
énigmes demeurent. 

Une d'entre elles s'est perpétuée : l'énigme 
sémitique. Qu'est-ce que le Sémitisme ? ou plutôt 
existe-t-il un concept sémitique ? ou mieux, de 
quoi est fait le concept sémitique ? Comme il 
arrive d'habitude, la question est simple, la réponse 
malaisée, et dans le cas présent l'embarras est con- 
sidérable. On peut, malgré certaines difficultés 
pratiques, dépeindre une chose, un corps, un être. 
Les phénomènes de l'histoire naturelle, de la phy- 
sique, de la chimie et des sciences mécaniques 
peuvent être aisément décrits, leurs lois exposées, 



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NOMADES 



Tempérament mis à part, il est relativement facile 
de représenter sans trop d'infidélité, par le pin- 
ceau ou dans le marbre, un paysage ou une atti- 
tude. L'histoire qui est la résurrection des évé- 
nements passés est d'une réalisation plus ardue. 
Seule, et pour de nombreuses raisons, la descrip- 
tion d'une idée, l'analyse d'un concept offre à 
celui qui s'y livre de passionnantes difficultés. 
Rien, en effet, n'est moins simple qu'une idée, 
présentât-elle toutes les apparences de la simpli- 
cité. L'idée revêt extérieurement le bel absolu 
de l'unité, mais à celui qui cherche à la définir, 
elle réserve le spectacle d'éléments nombreux, 
divers, parfois contradictoires, dont la fusion, 
dont l'amalgame intime, maintenait apparem- 
ment l'unité. L'idée est semblable à la lumière : 
d'une unique blancheur, le prisme la décompose 
en toutes les couleurs du spectre solaire. 

Comme on le voit, la question qu'à la fois Sphinx 
et Œdipe nous nous sommes proposée n'est pas 
de celles dont la solution soit évidente et instan- 
tanée. Et pourtant nous n'hésitons pas à essayer 
de la trouver. Nous ne nous dissimulons pas que 
l'entreprise dépasse singulièrement nos forces. 
Il faudrait des générations de savants pour ras- 
sembler et traduire tous les documents de tous 
ordres, pour les classer, les poser, les comparer, 
les interpréter afin de reconstituer l'idée générale, 
auparavant contenue dans tant d'éléments cons- 
titutifs disparates. 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



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Le but que nous nous sommes fixé est moins 
lointain et moins ambitieux. 

Du concept sémitique, nous voulons savoir s'il 
existe et de quoi il est fait. Telle est la tâche que 
nous nous sommes assignée. Réussir n'entre pas 
dans nos prévisions : du moins cet essai sera-t-il 
de « bonne foy » (I). 



Existe-t-il un concept sémitique ? 

Répondons hardiment par l'affirmative : Oui. 
Les preuves seront apportées en temps voulu, 
qui soutiendront cette affirmation. Il est permis 
à l'architecte de faire, sur son plan, admirer l'édi- 
fice, sans qu'il soit tenu, au même instant, d'indi- 
quer les soubassements, les étais, les poutres, les 
opes, en un mot les fondations, et la charpente. 

Le concept sémitique d'aujourd'hui est celui 
d'hier, mais d'un hier millénaire. Il se perd dans la 
nuit des temps, ou plutôt (car ce « cliché » est 
mensonger) il se retrouve dans la nuit des temps. 
Aurore promise, attendue, messianique. Luira- 
t-elle dans le futur d'une irradiation fulgurante ? 
Certifié par le présent, prouvé par le passé, l'avenir la 

) En ce qui concerne la bibliographie, nous avons toujours pré- 
féré les textes originaux des monuments des littératures hébraïque 
et arabe. Pour la première, nous nous sommes reportés, outre la Bible, 
au Talmud, surtout babylonien ; quant à la seconde, nous avons puisé 
aux sources mêmes, c'est-à-dire Tabari, sur qui les autres chroniqueurs 
n'ont fait que copier, Maç'oudi, Ihn Khaldoun, Mawerdi, hommes 
de tout premier plan, historiens probes et observateurs perspi- 
caces qui savaient être à la fois hommes de pensée et d'analyse. 



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NOMADES 



maintiendra-t-il ? Le concept sémitique réalisera- 
t-il les trois modes d'être ? Il est, il a été, sera-t-il ? 

// est. — Il est stable. Il nargue cette petite 
conjecture qu'on appelle l'histoire, et ces petites 
contingences qu'on appelle les convulsions ou les 
révolutions religieuses, politiques ou sociales. 
C'est lui qui les provoque, qui les dirige, qui les 
alimente, qui les arrête. 

// a été. — Toutes les civilisations portent témoi- 
gnage de son antérieure individualité, et parmi 
elles la plus puissante aujourd'hui, la civilisation 
chrétienne. Et en dehors de celle-ci et de celles-là, 
n'y a-t-il pas la confirmation « irréprochable » 
d'un livre, du Livre tout court, du Livre par 
excellence : la Bible ? 

Sera-t-il ? — Un jour viendra-t-il où le mod 
de penser qu'a institué l'idée sémitique triomphera 
— non peut-être par la victoire, mais par le combat, 
et par les résultats de la bataille ? Dans ce dernier 
cas, ce serait, pour employer le dire de Montaigne, 
une « défaite triomphante ». On sait par ailleurs, 
d'expériences récentes, que les victoires sont de 
belles statues funéraires et non des réalités agis- 
santes, et, d'expérience historique, que la Grèce 
conquit son brutal vainqueur. 



Pour épars et errant qu'il ait été et qu'il soit 
encore, le concept sémitique est demeuré un, à 



ESSAI SUR LAME JUIVE 



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travers, et parmi, et contre tous les pays et les 
âges : l'espace et le temps. Si la race principale, 
à laquelle se réfère le concept sémitique, a été 
morcelée, dispersée, écrasée, émiettée, poudroyée, 
semée à la surface du vaste monde..., le concept est 
demeuré. 

Un ouragan s'abat qui éparpille au hasard lac 
floraison d'une espèce donnée. Mais en dépit de 
la tourmente, à raison même du tourbillon, portées 
par l'aile des vents déchaînés, des graines, que 
libère la rafale destructrice, s'en iront véhiculées 
au delà des mers et des monts. 

Et dans un terrain presque toujours hostile, 
parmi des races locales indifférentes, sinon enne- 
mies, ces graines germeront, fleuriront, fructifieront 
et propageront l'espèce disséminée. N'est-ce pas 
là un des plus magnifiques exemples d'unité 
éparse, d'immuabilité dispersée ? La dispersion 
— qui n'est pas exclusive de l'unité — est par 
ailleurs un signe d'éternelle réalité. C'est l'étonne- 
ment des géologues et des archéologues de rencon- 
trer sur l'étendue d'une plaine que ne surplombent 
ni montagnes, ni collines, des masses de pierre 
énormes, pesantes, inébranlables, dont la présence 
sur un sol contraire est une énigme. On appelle 
ces vestiges, qui sont des témoins, des blocs erra- 
tiques, mais ils prouvent l'existence des glaciers 
étemels. 

Lourd, stable, immuable, épars, erratique, si 
l'on veut user de cette dernière expression qui 



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NOMADES 



est une image, qui est une vérité, le concept sémi- 
tique est un bloc. La conclusion s'impose. 



Un phénomène de simultanéité dénonce, en 
outre, l'existence de la notion sémitique. 

Le tronc sémite a deux maîtresses branches. 
Il y a les Sémites arabes dont on commence à 
peine à déchiffrer les écrits, il y a les Sémites 
juifs, dont, jusqu'à présent, on a dédaigné de tra- 
duire les livres, d'analyser la sève d'inspiration, 
la nourriture spirituelle, trésor dont l'inventaire 
n'a même pas été dressé. 

Or, dans l'histoire juive comme dans l'histoire 
arabe, on est frappé de l'existence et de la cons- 
tance de phénomènes communs. D'elles-mêmes des 
mentalités parallèles s'imposent, les caractères se 
ressemblent, les philosophies ont des points de 
contact, les prescriptions juridiques ont puisé leur 
esprit et leur expression à la même source. Tout, 
jusque dans les destinées, est similitude. Ces con- 
nexités démontrent la permanence d'une idée 
originairement une. 



Enfin un phénomène de contradiction atteste 
l'existence du concept sémitique : c'est celui de 
l'antisémitisme. L'opposition a valeur de preuve 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



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irréfutable. Un anti-quelque chose, un anti- . . .isme 
démontre la réalité de la chose, du système. 

Nous ne visons pas cet antisémitisme vulgaire, 
fermentation de haine et de calomnies, composé 
d'erreurs et d'inepties, facteur d'injustices et de 
crimes, qui déshonore comme une maladie hon- 
teuse ceux qui en sont atteints. Nous voulons par- 
ler de cet antisémitisme que ne trouble pas la 
passion, forme particulière du jugement, revendi- 
cation de la logique, raisonné et rationnel. Un tel 
antisémitisme a son contenu propre, sa vertu 
intrinsèque, sa force d'idées et d'action. Repré- 
sentant qualifié, champion d'un ordre déterminé 
de pensée, de sentiments, de croyances, de résul- 
tats, il a, grâce à la puissante expansion du Chris- 
tianisme, du Catholicisme romain, instauré un 
mode de civilisation presque universel. S'il s'oppose 
au concept sémitique à peu près dans tous les 
domaines, s'il l'affronte à peu près sur tous les ter- 
rains, il ne le méconnaît pas, il ne le nie pas : il 
affirme, par le contraste, la substance, la consis- 
tance, la constance de ce concept. 

Allons plus loin, et trouvons dans l'universalité 
de l'antisémitisme une attestation générale de la 
notion sémitique. Car voici près de deux mille 
ans que le Juif vit parmi les autres peuples. Ces 
peuples ignorent tout de lui, mais savent seulement 
qu'ils le méprisent, le haïssent, le redoutent, le 
jalousent même. Chez quelque nation que ce soit, 
quel que soit le pays où le Juif vive, à quelque 



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NOMADES 



période de l'histoire qu'on le considère, depuis 
l'époque décrite au Livre d'Esther et jusqu'aux 
temps modernes, l'antisémitisme est demeuré 
aussi fort, aussi vivace. Certes, s'il fallait énumérer 
tous les griefs qui ont été adressés aux Juifs, il y 
en aurait d'innombrables depuis Tacite jusqu'à 
Treitschké, Chamberlain et Edouard Drumont. 
On remarquerait même que certains d'entre eux 
revêtent un caractère local plus ou moins accen- 
tué, une teinte ethnique plus ou moins spéciale 
selon les latitudes où ils sévissent et les inspira- 
tions d'ordre moral, religieux, économique ou social 
qui les motivent. Mais il n'entre pas dans nos inten- 
tions de dresser le catalogue de ces imputations 
et de ces accusations, à plus forte raison de les dis- 
cuter. Ce qui nous importe, c'est de constater, en 
ce qui concerne les Juifs, ce sentiment quasi uni- 
versel de réprobation, cette force mondiale de 
réaction ; de décrire, en analysant les différents 
éléments qui le composent, le principe adverse qui 
alimente ce sentiment et provoque cette / réaction. 



Bismarck, à qui l'on attribue la paternité du mot 
Antisémitisme, parait bien ne s'être pas rendu 
compte de la valeur de l'expression qu'il employait. 
En se servant de ce terme plus large, plus exten- 
sible, il cherchait seulement à éviter qu'on lui 
reprochât de s'attaquer à certains des sujets de 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



II 



son Souverain. A vrai dire, cette expression : anti- 
sémitisme, ne doit être considérée ni comme un 
euphémisme, ni comme un néologisme. C'est un 
concept, auquel s'oppose le concept sémitique. 

Et de même que le concept antisémitique 
prouve le concept sémitique, les diverses modalités 
qui conditionnent, selon les temps et les lieux, le 
premier, démontrent, partout et toujours, l'inva- 
riable unité du second. 

Aux antisémitismes nationaux, produits par 
le génie récent des peuples, se heurte le génie 
millénaire de la race. D'un côté, des nationalités, 
dressées les unes contre les autres ; de l'autre, 
une race toujours identique à elle-même. 

A l'antisémitisme intellectuel, produit par les 
revendications de la raison, construit sur les bases 
de la logique, s'oppose une forme de pen- 
ser trouble, vacillante, incohérente, nourrie par 
un « passionnalisme » extravagant. 

A l'antisémitisme social, produit par les exigences 
des principes les plus conservateurs, — soutenu 
par la force de l'ordre et de la hiérarchisation (de 
classes et de sujets) — fait face un esprit d'indis- 
cipline innée, de révolte et d'unitarisme. 

Aux antisémitismes économiques, produits par 
l'existence et la prédominance du droit de pro- 
priété, résiste et s'attaque une conception qui 
refuse à ce droit de propriété toute nécessité et 
toute vertu, une conception qui essaie de créer 
l'égalité ou, à son défaut, l'idée de justice. 



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NOMADES 



Aux antisémitisme s religieux, produits non 
pas seulement par les fanatismes et les supersti- 
tions, mais par les croyances les plus diverses et 
les plus diversifiées touchant à la Divinité, le con- 
cept sémitique, et plus particulièrement le concept 
judéo-sémitique, oppose encore l'antériorité, l'ex- 
clusivité et la permanence d'une croyance dont 
l'unité est sans exemple. 

Ainsi, qu'on veuille bien le remarquer d'après 
l'énumération de ces oppositions, tout, dans le 
concept antisémitique, est différenciation ; tout, 
dans le concept sémitique, est non-différenciation. 



L'unité du concept sémitique est l'objet bien 
délimité de cette étude. 



Un peuple sobre de corps et d'esprit, d'un tempéra- 
ment sec et ardent, ne voyant que le but et y courant 
tout droit, habitué à sillonner le désert avec la rapi- 
dité delà flèche, parce qu'on ne s'arrête pas impunément 
dans le désert, et qu'entre le point de départ et le point 
d'arrivée, rien ne s'y offre dont l'attrait puisse retenir 
le voyageur ; un peuple fait pour l'action prompte ou 
pour le repos absolu : c'est le peuple arabe, et dans son 
histoire on reconnaîtra ces traits de son caractère. 

Ainsi s'exprime Victor Duruy, dans son « His- 
toire du Moyen Age » (livre II, chap. vi), et ce qui 
est vrai pour les Arabes l'est également pour les 
Juifs, car la Péninsule est leur patrie commune, 
cette Péninsule dont les conditions climatiques ne 
se retrouvent nulle part ailleurs. 

A l'origine, ils furent done nomades. 



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NOMADES 



L'unité du concept sémitique trouve son expli- 
cation première et absolue dans le caractère 
nomade du genre de vie des Sémites. Race de ber- 
gers et de pasteurs plutôt que d'agriculteurs et de 
terriens, ils ont été des nomades. Ils sont demeurés 
des nomades. L'empreinte est indélébile à la façon 
d'une marque qu'on incise sur le tronc d'un jeune 
arbre : le tronc croît, se développe, la marque 
s'allonge, semble se défigurer, mais n'en reste pas 
moins reconnais sable. Si le nomadisme a été le 
précieux gardien de l'unité de la race, c'est parce 
qu'il l'a préservée d'un contact trop prolongé avec 
la terre, d'une fixation continue sur la même glèbe, 
de cet enracinement sédentaire qui amène fatale- 
ment sur la lande devenue champ de blé, par adap- 
tation et sélection, les productions différenciées 
du cru. Il détache, en l'isolant dans la liberté, 
l'homme de la terre. 

Et pourtant, combien séduisant est l'appel qui 
monte de la terre vers l'homme, plus séduisant 
peut-être, mais non pas moins dangereux, que les 
voix des Sirènes dont le charme attire le marin, 
ce nomade de la mer. Tout est tentation ; le pay- 
sage lui-même convie à la halte définitive ; le sol, 
par son apparente soumission, invite à la possession 
durable. C'est la récompense des fructueuses mois- 
sons contre un peu de travail. C'est la certitude 
du grain et l'assurance de la farine, du pain quo- 
tidien. C'est l'épi, la gerbe, la meule, le moulin, 
le fournil, et c'est aussi la vigne, le cep, les grappes, 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



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le pressoir qui écrase le fruit, la cuve où fermente 
la joie. C'est l'offre — de la maison bien assise 
dans la vallée, avec les granges et les celliers, 
avec les murs qui défendent bien des rafales du 
large, avec la cheminée dont la fumée est un poème 
de bonheur calme. 

Mais le nomade reste sourd aux avances 
de la terre. Il sait que s'il y cédait, il serait 
perdu. Il sait de quelle servitude il devrait payer 
cette possession, cette propriété, et que ce 
serait à tout jamais faire l'abandon de son indé- 
pendance. 

Errant, avec sa famille, avec sa tribu, par l'im- 
mensité de la plaine qui, chaque jour et à chaque 
heure du jour, développe un décor mouvant, il 
partage équitablement, à tour de rôle, le côté de 
l'ombre et celui du soleil. Il ne mesure qu'aux 
besoins des siens et de son bétail la quantité de 
terre qui lui est strictement nécessaire et ne fait 
dépendre sa station que de l'abondance ou de 
l'épuisement du pâturage. La nuit, il dresse pour le 
repos sa tente, et par l'immensité de la plaine 
céleste, il contemple les éternels voyages des astres 
nomades. Puis, quand le temps de la migration 
est venu, il se transporte vers un autre horizon, 
avec sa tribu, son père patriarche, sa femme, ses 
enfants, sa servante, le troupeau et le chameau 
roux. Mais il transporte également avec lui son 
indomptable et pure liberté, où s'enferme l'inva- 
riable identité de sa race. Les attraits du sol n'ont 



i6 



NOMADES 



trouvé en lui qu'un indifférent, ils ne l'ont pas 
captivé, ils ne l'ont pas transformé : il a échappé 
à leur emprise. 

• Car il existe une véritable emprise de la terre 
sur l'homme. 

De l'homme à la terre et de la terre à l'homme, 
naissent et se tendent des liens bientôt indestruc- 
tibles : préhension, labour, propriété enfin. 

L'homme est le mâle de la terre, la terre, sa maî- 
tresse et sa nourrice. Mais dans la dépendance 
étroite où il se trouve à son égard, distributrice 
qu'elle est de son pain quotidien, l'homme est 
indissolublement lié à la terre. Elle réagit sur 
lui, le pétrit, le modèle, le recrée à son image. Une 
lutte tenace et sournoise s'engage entre eux ; 
c'est avec elle et ligués contre lui que sont les élé- 
ments ; c'est elle qui a l'avantage, il devient son 
esclave. Penché sur la terre qui n'offre d'abord à 
ses efforts qu'un sein ingrat à féconder, il peine 
durement, tout aussi bien contre la libre luxuriance 
des végétaux sauvages que contre l'aridité natu- 
relle du sol. Violée par le soc de l'araire, la terre 
reçoit les premières semences, mais il y a loin du 
grain en dépôt dans le sillon aux moissons futures. 
Les reins courbés sur la motte qui recèle l'espoir, 
l'arrosant pour ainsi dire de la sueur de son front, 
redoutant l'hostilité des orages et l'avidité des 
oiseaux, l'homme suit minute par minute le déve- 
loppement d'une incertaine gestation. Quelle 
attention incessanet dans ces angoisses renou- 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



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velées, dans cet amour à la fois continuel et épui- 
sant. Et quelle abdication de sa part ! 

Dans la nature, il a perdu toute indépendance, 
toute autonomie intime : fonction de la terre. Il 
n'est plus maître de son travail ni de sa vie. L'un 
et l'autre, il les doit consacrer à la terre. Ce n'est 
pas à son heure, à lui, qu'il la féconde : elle ne lui 
donnerait aucun fruit, s'il ne la cultivait à cer- 
taines époques et d'une manière appropriée. Il 
n'est plus libre. Il n'est plus souverain maître de 
sa personne. 

Ainsi la terre acquiert sur l'homme une supé- 
riorité dont se dégage l'idée abstraitement pure 
d'une hiérarchie dans la nature, d'un ensemble 
de liens de subordination qui se prolongent et 
se multiplient dans toutes les manifestations et 
dans tous les phénomènes de la vie. Cette subor- 
dination n'est pas tyrannique, car il n'y a pas d'ar- 
bitraire dans l'autorité du sol sur l'homme ; le 
mérite du travail a sa récompense dans la récolte 
et l'on reconnaît là la nécessité et la légitimité 
de cette autorité. 

C'est cette subordination de l'homme à la terre 
qui crée, en même temps que l'autorité, la néces- 
sité du travail. Non pas des efforts disséminés, spo- 
radiques, mais un travail soutenu, régulier, métho- 
dique, logique en un mot. Car la logique n'est pas 
autre chose que la mise en formule généralisée et 
universalisée de certaines nécessités inéluctables 
découlant du fait même de la nature. 



NOMADES 



2 



18 



NOMADES 



Autrement dit, c'est la logique des solides berg- 
sonienne, la raison souveraine de Descartes, par 
opposition à l'idée abstraite, à la volonté nue, à 
la notion sans support matériel, idées étrangères 
aux Romains et que les Anglais, — leurs succes- 
seurs modernes, — ont beaucoup de peine à con- 
cevoir. 



Contrairement au sédentaire ; le nomade n'a pas 
prêté hommage à la terre. 

Le détachement des Juifs et. des Arabes domine: 
toute leur histoire. Juifs et Arabes sont en effet par 
essence des nomades. Le mythe de Caïn cultivateur 
tuant Abel berger, — tel qu'il est rapporté au cha- 
pitre iv de la Genèse, — est significatif. Bien que 
Caïn soit le vainqueur, c'est Abel qui est, — et 
non pas seulement par sa qualité touchante de 
victime, — le héros sympathique, le martyr : car 
c'est bien Abel qui exprime les tendances profondes 
subconscientes de la race, parmi lesquelles se 
place au premier rang le nomadisme. 

Qu'on veuille bien le remarquer : l'état nomade, 
à l'encontre de ce qui s'est passé chez d'autres 
peuples, n'a jamais eu chez le Sémite un caractère 
de transition, un caractère de stade passager qui 
précède et prépare la vie sédentaire : il a sa source 
au fond du coeur sémite. 

C'est une existence librement choisie, parce 
qu'elle convient le mieux aux aspirations popu- 
laires. 



20 



NOMADES 



Les auteurs arabes ne se bornent pas à constater 
ce fait, ils le glorifient et c'est un véritable hymne 
qu'ils chantent à la vie nomade (i). 

Fiers, libres et indépendants, les Arabes voient dans 
la vie nomade et dans le choix continuel d'un nouveau 
campement la condition la plus digne d'une race 
noble, et la plus conforme à son orgueilleuse indépen- 
dance. A leurs yeux, être maîtres chez eux et habiter 
où bon leur semble vaut mieux que tout autre genre 
de vie, et c'est pourquoi ils ont préféré le séjour du 
Désert. 

Et encore : (2) 

Le séjour des maisons, la vie sédentaire, sont autant 
d'entraves à la libre possession de ce monde, entraves 
qui arrêtent l'homme dans sa course indépendante, 
enchaînent ses plus nobles instincts, captivent les 
plus beaux sentiments de son choeur et son élan vers 
la gloire. 

Ce désir, ce besoin naturel de vie errante, cette 
attraction du nomadisme se retrouve, parallèle- 
ment dans l'âme juive. Tout comme l'Arabe — et 
bien plus que lui peut-être — parce que Sémite 
comme lui, le Juif a la hantise du déplacement et 

Meynard. 

(2) Ibidem, p . 244. 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



2r 



le goût des migrations. Nous ne craignons pas de 
l'affirmer — que l'on ne nous taxe pas d'exagéra- 
tion, — le Juif du xxe siècle est aussi nomade que 
son ancêtre du XII siècle avant Jésus-Christ. 

, dans son Histoire du Peuple juif, donne 
le tableau des migrations juives. Sans doute, ces 
migrations ont été provoquées par les persécu- 
tions, et l'histoire connaît d'autres migrations : 
celle qui suivit la révocation de l'Edit de Nantes, 
celle des Puritains et, dans les temps modernes, 
celle des Doukhobores russes. Mais on remarquera 
que, pour les peuples d'Occident, la migration 
est un fait exceptionnel, unique, tandis que, pour 
les Juifs, c'est un fait permanent, un état habituel. 

On aperçoit chez eux plus de dix courants de 
migration, parmi lesquels trois extrêmement impor- 
tants : aux environs du milieu du Moyen Age, k 
courant vers les villes rhénanes,... au début du 
siècle, le courant vers l'Europe orientale 
(Pologne, Lithuanie, Ukraine) ; au XIX siècle, le 
courant vers les Etats-Unis de l'Amérique du 
Nord. 

La Grande Guerre, à son tour, a suscité de nou- 
veaux courants de migration, et les plaisanteries 
qui ont cours parmi les Juifs à propos de passe- 
ports révèlent d'une façon singulièrement instruc- 
tive que cet état nomade en lui-même ne leur est 
pas trop déplaisant. 

D'ailleurs, si le nomadisme n'eût pas corres- 
pondu aux fibres-* les plus secrètes de léur aspi- 



22 



NOMADES 



ration, s'il n'eût pas fait partie intégrante de leur 
idéal, il ne tenait qu'aux Juifs de lui substituer 
un état plus conforme, en se fixant par les racines 
au sol, quelque part à la surface du vaste monde, 
Or, on constate que, pendant leur dispersion 
longue de deux millénaires, jamais pour ainsi dire 
les Juifs n'ont songé à devenir des propriétaires 
fonciers et ne le sont devenus. De ce fait, plusieurs 
raisons plus ou moins plausibles ont été avancées : 
telle, par exemple, la défense qui leur est faite 
d'acquérir la terre dans certains pays, à certaines 
époques. Mais ces raisons ne sont que relatives 
et ne valent que pour un temps et pour un lieu 
déterminé : elles sont insuffisantes à expliquer 
l'universalité du phénomène. Seule l'explication 
générale, recevable toujours et partout, est fournie 
par la désaffection atavique persistante à l'égard 
du sol, par l'absence d'un lien intime entre le Juif 
et la terre. 



Ce mépris du sol, en tant qu'objet d'appropria- 
tion individuelle, nous n'en trouvons pas des 
preuves uniquement dans l'âme des Sémites, nous 
le voyons expressément consacré dans leurs légis- 
lations. 

Comment se pose la question de la terre chez 
les Juifs ? 

Tout d'abord une constatation impressionnante 



ESSAI SUR L'ÂME JUIVE 



23 



s'impose à notre réflexion, un fait connu de tout 
le inonde, fait qui pourtant passe presque inaperçu : 
la Bible à la fois charte et poème de la race juive, 
nie formellement et explicitement l'existence de 
la propriété foncière individuelle : le Seigneur ne 
dit-il pas en effet : « La terre ne se vendra pas à 
perpétuité car c'est Moi qui en suis Propriétaire et 
vous n'êtes que possesseurs et usufruitiers » (I). 

Mais la nécessité publique, quand les nomades 
eurent soumis la population autochtone palesti- 
nienne, qui était et resta cultivatrice, força de 
composer avec ce dogme absolu. Dès lors, que fit le 
législateur sémite ? Si la propriété : Jus utendi, 
fruendi, abutendi, demeure abolie, on la remplace 
par un simple droit d'usufruit résultant de baux 
emphytéotiques de 49 ans. « Si vous vendez à votre 
prochain, ou si vous achetez de votre prochain 
(une propriété), qu'aucun de vous ne trompe son 
frère. Tu achèteras de ton prochain, en comptant 
les années depuis le Jubilé ; et il te vendra en 
comptant les années de rapport. Plus il y aura 
d'années, plus tu élèveras le prix, et moins il y 
aura d'années, plus tu le réduiras; car c'est le nombre 
des récoltes qu 'il te vend (2). 

Dans la loi musulmane, nous trouvons également 
la réplique de cette indépendance sentimentale 
et, pour ainsi dire, morale, vis-à-vis du sol. 

(1) Lévitique, chap. xxv, verset 23. Nous avons tenu à traduire 
ce passage sur le texte hébraïque de la Bible, dont la version 
de M. L. Segond est de toute évidence, erronée. 
(2) Ibidem, versets, 14-15-16. 



NOMADES 



Certes, la propriété foncière existe actuellement 
dans le droit musulman et se trouve même entourée 
de beaucoup de garanties, — au point que l'étranger 
n'y accède que fort difficilement. Mais parmi les 
cinq catégories de terre que connaît le Code Fon- 
cier Ottoman, il n'y en a qu'une, la terre mulk (i), 
sorte d'alleu, qui fasse l'objet d'un droit de pleine 
propriété, plenam in re potestatem. 

Et encore faut-il tenir compte du fait que cette 
législation est ottomane, établie sur des territoires 
et pour des populations en grande partie non 
arabes. 

La véritable doctrine arabe-musulmane, on la 
trouve, dans toute sa pureté, chez le Khalife" Omar 
Ibn el Khattab. L'avis de celui-ci est formel : 
il est défendu de faire des acquisitions foncières 
dans les pays conquis. La terre, en tant que 
richesse, est moyen de subsistance indispensable 
à l'homme ; aussi doit-elle devenir la propriété de 
la « Nation musulmane » tout entière représentée 
par le Beith el Mal, le Trésor Public, et non pas de 
chaque musulman pris individuellement. De telle 
sorte est évitée la naissance d'un lien personnel 
entre l'homme et la terre. 



(1) Belin, cité d'après Padel et Steeg. De la législation jondère 
ottomane, Paris, 1904. 



La manière de vivre des Sémites les détachait 
aisément de la terre, et leurs lois leur interdisaient 
de s'y attacher. Répugnance native, inhabileté 
légale à posséder le sol ferme ; tels sont à la fois 
les causes et les effets du nomadisme. Et par là il 
a conditionné deux phénomènes : l'exaltation de 
la notion de race sémite à travers le monde, — et 
la persistance, parmi les Sémites, de l'esprit de race. 

* 

Que le nomadisme soit, par lui seul, conserva- 
teur de la race, de la pureté ethnique, cela se con- 
çoit. Qui dit errance d'un groupe humain dit éga- 
lement isolement de ce groupe, et malgré ses dépla- 
cements, à raison même de ses déplacements, 
la tribu demeure identique à elle-même. Et cette 
identité persiste, lorsque le hasard, ou le choix d'un 
campement provisoire, aura conduit ces nomades 
dans une contrée où se trouvent fixées d'autres 
populations. Qui plus est, si au cours des temps, 
des événements malheureux ont amené la disper- 
sion de la tribu, la race survit à cette catastrophe 
dans chacun des membres éparpillés. 



26 



NOMADES 



C'est qu'en effet la tribu a été préservée, par ses 
pérégrinations, de tous les contacts avec les élé- 
ments étrangers, contacts qu'aurait facilités l'élec- 
tion de domicile sur un territoire déterminé. For- 
mant un tout homogène, la tribu n'a rien reçu du 
dehors, ni rien laissé d'elle-même derrière elle. 
Aussi le sang qui coule dans ses veines a-t-il con- 
servé sa pureté première et la succession des siècles 
ne fera que renforcer la valeur de la race : c'est, 
en définitive, la prédominance du Jus sanguinis 
sur le Jus solin. 

De ce phénomène, les Sémites, et particuliè- 
rement les Juifs, ont offert, offrent encore une 
preuve historique et naturelle. Nulle part le res- 
pect du sang n'a été prescrit avec une intransi- 
geance aussi farouche. 

Déjà le « Livre des Chansons » anti-islamique 
mentionne la répugnance qu'avaient les Arabes à 
contracter des liens matrimoniaux avec des étran- 
gers, comme par exemple dans la cas de No'man. 
De semblables jalons se retrouvent au cours de 
leur histoire jusqu'à l'époque où le Khalife légis- 
lateur'Omar Ibn el Khattab exprime en dogme 
doctrinal ce qui n'avait été que coutume, stric- 
tement observée (i). 

Apprenez vos généalogies, dit-il un jour à ses com- 
pagnons, et ne soyez pas comme ces Nabathéens de la 
Babylonie ; quand on demande à l'un d'eux d'où il 

(1) Ibn haidoun, El Mlogaddimath, t. I, p. 272-273. 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



27 



sort, il répond : de tel ou tel village. Dites : « Nous 
sommes de telle tribu. » 

Cet orgueil de tribu, ce souci de préserver la 
race de toute adultération s'observe chez les Juifs 
d'une façon encore plus remarquable. L'histoire 
de ce peuple, telle qu'elle est consignée dans la 
Bible, insiste à chaque instant sur la défense de 
s'allier avec des étrangers. Les références abondent. 
C'est au commencement de leurs destinées, à 
l'époque des Patriarches, l'obligation pour les 
Hébreux de chercher femme dans leur propre tribu. 
C'est, sous Salomon, la transgression de cette 
règle, la présence d'épouses étrangères dans le lit 
du roi, qui assombrit la fin de son règne glorieux ; 
c'est au retour de la captivité de Babylone, ordonné 
par Ezra et Néhémia, le renvoi brutal, urgent, immé- 
diat, de toutes les femmes de race étrangère, épu- 
ration violente du sang ancestral. Et de nos jours, 
comme il y a trente siècles, la vivacité de ce parti- 
cularisme de race se fortifie et se mesure à la rareté 
des mariages mixtes entre Juifs et non- Juifs (i). 

C'est donc bien dans cet amour exclusif, dans 
cette jalousie, pourrait-on dire, de la race, qu'est 
concentré le sens profond du Sémitisme, et qu'appa- 

(1) Observons d'une façon générale que tels les Chuetas des Baléares 
observés par Blasco Ibanez, les Marranes, catholiques fervents, les 
Démunis, pieux mulsumans, et les Frankistes polonais, se sont aussi 
peu mélangés avec les catholiques ou musulmans ambiants que leurs 
frères juifs non convertis. Quelle que soit la religion qu'ils professent, 
l'allégeance à une tribu prédomine chez eux sur l'allégeance à un 
village. 



28 



NOMADES 



raît son caractère idéal. Le peuple est une entité 
autonome et autogène, ne dépendant pas d'un 
territoire, n'acceptant pas le statut réel des pays 
où il réside, refusant énergiquement les apports, 
pourtant féconds, des croisements et des métis- 
sages. Sans support matériel, sans appui externe, 
il cultive uniquement son unité. Sa vie est incluse 
en lui-même et ne relève que de la puissance vitale 
de sa volonté intrinsèque : celle-ci existe pure, en 
dehors de toutes contingences qu'elle méprise 
ou qu'elle écarte. 

Et c'est également cette formidable valeur, ainsi 
conférée à la race, qui explique à elle seule ce phé- 
nomène unique tout chargé d'exception ;. de tous 
les peuples innombrables, un seul, le peuple juif 
se survivant à lui-même, prolonge une existence 
paradoxale, continue une durée illogique, et, pour 
tout dire, en dépit de tous les assauts, de tous les 
démembrements, de toutes les persécutions con- 
certées, impose la fulgurante clarté de l'unité, le 
signe resplendissant de l'éternité, la suprématie 
de l'idée. Un peuple est demeuré un depuis tou- 
jours, malgré tout. 

L'inouïe singularité de ce phénomène a frappé 
tous les observateurs, et tous en ont reconnu et 
enregistré l'étonnante permanence. Ainsi les Pères 
de l'Eglise, et Bossuet lui-même, cet autre père de 
l'Eglise, ennemi des variations, et Pascal, Montes- 
quieu, Voltaire, mesquinement antisémite, 
, Renan, etc.. 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



29 



Bornons-nous à citer Pascal : 

Dans cette recherche, le peuple juif attire d'abord 
mon attention par quantité de choses admirables et 
singulières qui y paraissent. 

Ce peuple n'est pas seulement considérable par son 
antiquité, mais il est encore singulier en sa durée, 
qui a toujours continué depuis son origine jusqu'à 
maintenant. Car au lieu que les peuples de Grèce et 
d'Italie, de Lacédémone, d'Athènes, de Rome et les 
autres qui sont venus si longtemps après, soient péris 
il y a si longtemps, ceux-ci subsistent toujours, et 
malgré les entreprises de tant de puissants rois qui ont 
cent fois essayé de les faire périr, comme leurs his- 
toriens le témoignent, et comme il est aisé de le juger 
d'après l'ordre naturel des choses, pendant un si long 
espace d'années, ils ont toujours été conservés néan- 
moins (et cette conservation a été prédite) ; et s'éten- 
dant depuis les premiers temps jusqu'aux derniers, 
leur histoire enferme dans sa durée celle de toutes nos 
histoires (qu'elle devance de bien longtemps)... (). 

L'autorité de Pascal pourrait suffire sur ce 
point. Mais qu'il nous soit permis de citer, à son 
tour, en hommage à sa mémoire, un écrivain 
contemporain dont toute la vie fut dévouée au 
noble labeur de penser et dont la mort fut le sacri- 
fice et comme la consécration de la vie : Charles 
Péguy. 

Pascal, dans le passage de ses « Pensées » que 
nous venons de reproduire, note la « conti- 

(1) Biaise Pascal, Pensées et Opuscules, édition Léon Bmnschwig, 

Hachette, § i 



30 



NOMADES 



nuité » du peuple juif comme un argument apo- 
logétique en faveur de l'authenticité de la religion 
chrétienne. Péguy, dans le passage suivant, sou- 
ligne cette même pérennité comme l'unique excep- 
tion constatée, au pouvoir universel d'emprise, 
et d'assimilation de la civilisation romaine. 

§. — Non seulement la spiritualité latine, non seu- 
lement le monde latin a dû prendre la forme du monde 
romain, mais tout le monde grec a dû prendre la forme 
du monde romain ; et le monde chrétien a dû prendre 
la forme du monde romain. Et l'autre moitié du monde 
antique, les prophètes pour une très grande part, et 
peut-être pour tout, a été forcée de prendre la forme 
du monde romain. 

§. — Tout a été forcé de se revêtir du manteau 
romain. Et aussi, en un certain sens, tout a été forcé 
de se revêtir du manteau militaire... 

§ . — Une seule exception se présenterait peut- 
être, si l'on ne savait que cette exception ne signifie 
jamais rien, parce que c'est un peuple qui est toujours 
et en tout une exception ; les Juifs, depuis la disper- 
sion, paraissent présenter un exemple, et le seul, d'une 
race spirituelle poursuivie, prolongée, poussée sans 
le soutien d'une armature temporelle (i) et particuliè- 
rement militaire, sans le soutien d'un Etat et particu- 
lièrement d'une armée. 

§. — Il est peut-être vrai. Que la race d'Israël ait 
poursuivi sa destination sans armature et particuliè- 



(i) Souligné par nous, 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



31 



rement sans armature militaire- Et que depuis la dis- 
persion nul soldat n'ait mesuré la terre à l'esprit de 
cette race. Mais premièrement l'effrayante marque et 
l'effrayante destination spirituelle de cette race, et. je. 
dirai son effrayante marque et son effrayante destina- 
tion théologique, est telle qu'on en chercherait vaine- 
ment une autre qui lui soit: comparable, même de loin. 
Cette dévoration d'inquiétude, cette vocation de. 
trouble et cette élection d'infortune. Il y a quelque 
chose de si évidemment unique dans la destination du 
peuple d'Israël qu'il ne serait point étonnant qu'il 
eût poussé jusqu'à n'avoir point besoin d'un berceau 
temporel et pour dire le mot jusqu'à ce que son esprit 
n'eût pas besoin d'un corps. Mais quand on les connaît 
bien, et quand on les voit pousser parmi les peuples, 
et de génération en génération, leur fatal entêtement (1 ), 
leur obstination d'une intarissable inquiétude, et leur 
inépuisement d'une infortune intarissable, on sait qu'il 
ne faut jamais conclure d'eux à aucun autre, car nul 
autre peuple ne porte aussi évidemment une marque, 
et en ceci particulièrement, je veux dire dans la réfé- 
rence du spirituel au temporel, il ne faudrait peut-être 
pas conclure d'eux à aucun autre... (2). 

Ne nous excusons pas d'avoir fait une aussi 
longue citation : félicitons-nous-en plutôt. Car elle 
nous apporte, dans l'abondance et même dans la 
profusion (il n'y a jamais confusion dans la pensée 
d'un Péguy), une confirmation manifeste de nos 

(1) Souligné par nous. Dans la Bible, Dieu qualifie les Juifs : Peuple 
à la nuque dure. Cette version nous paraît préférable à celle de s cou 

roide 

(2) Charles Péguy, L 'Argent, suie. Neuvième cahier de la quator- 
zième série- Cahiers de la quinzaine, 27 avril 1913, p- 96-98-99. Nous 
avons, dans la citation ci-dessus, rapportée scrupuleusement, res- 
pectueusement observé la graphie et la ponctuation de l'auteur. 



32 



NOMADES 



plus intimes créances touchant le concept sémi- 
tique. Réservons pour plus tard ces magnifiques 
expressions : « Cette dévoration d'inquiétude, 
cette vocation de trouble et cette élection d'infor- 
tune », dont la pathétique concision révèle à Péguy 
certains aspects de l'âme juive. Dès maintenant 
signalons-les comme des têtes de chapitres et 
comme des jalons d'idées. Mais dès à présent invi- 
tons le plus défiant ou le plus revêche de nos lec- 
teurs, le moins ou le plus prévenu, à s'incliner 
devant l'autorité de pareilles références. 



* 

M. * 



Tous ceux qui ont eu l'occasion d'entrer en 
contact ou d'avoir des relations personnelles avec 
des Juifs ont été frappés par la passion qu'ils 
apportent en toutes matières. C'est ce qu'il est 
convenu d'appeler le sombre fepi des Prophètes. 

Une âpreté particulière préside à toute leur 
activité- Qu'il s'agisse d'arts, de sciences, dans 
ces domaines qui, par définition, devraient être 
sereins, ou d'affaires et, à plus forte raison, de 
politique, les Juifs se passionnent tout de suite 
et immanquablement passionnent le débat. Cela 
est tellement connu, chaque jour nous apporte 
tant d'exemples vivants de cet enthousiasme sin- 
gulier qu'il serait fastidieux d'insister. 

Quelles sont les causes de cette particularité 
psychologique ? Sur quel terrain a-t-elle pu pous- 
ser et se développer ? Répétons-le. 

Préservateur de la race, dont il maintient la 
pureté en l'isolant de tout contact terrien et en 
l'exemptant de toute servitude réelle, le nomadisme 
pastoral a été, en outre, créateur d'un état d'esprit 

NOMADES 



34 



NOMADES 



spécial. Les migrations renouvelées, les dépla- 
cements fréquents à travers une contrée souvent 
ingrate, âpre, stérile, les stations intermittentes 
dans le désert ont peu à peu façonné l'âme du 
nomade. 

Le désoeuvrement de la tâche n'exige, pour ainsi 
dire, aucune surveillance, aucune attention pro- 
longée. Paître un troupeau est la chose du monde 
la moins absorbante. Pendant que le bétail, petit 
ou grand, s'égaille selon l'heure de soleil ou d'ombre 
pour tondre sa subsistance ou se couche pour 
digérer, le pasteur (berger, chevrier, vacher, cha- 
melier) n'a rien d'autre à faire qu'à suivre d'un 
regard pensif ses bêtes sur la terre et, du même 
regard, les nuages au ciel, et qu'à contempler l'hori- 
zon- Rares sont les incidents extérieurs qui vien- 
nent solliciter ses facultés d'observation, leur 
fournir un aliment substantiel. Une sorte d'engour- 
dissement, produit à la longue par la monotonie 
de la réalité ambiante, finit par le pénétrer corps 
et âme. A la faveur de ce relâchement des sens, 
qui, faute d'être excités par une attention nor- 
malement aux aguets, transmettent à l'intelli- 
gence des rapports sans précision et sans conti- 
nuité, le pasteur en vient peu à peu à détourner 
ses regards de l'examen fastidieux du monde 
externe et à les reporter au dedans de lui-même. 

Le monde du dedans est tellement plus vaste 
et plus varié que celui du dehors, et son explo- 
ration n'exige aucune contrainte de la raison, au- 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



35 



cun contrôle. Désirs inconsistants, vagues appé- 
tences, aspirations mal définies, ébauches de 
pensées qui se forment, se déforment, se reforment : 
c'est le rêve intérieur qui ne s'achève jamais. 

Puis la solitude, — l'habitude de la solitude, 
— exagère encore le réel, le paysage certain borné 
par l'horizon, les accidents du milieu, en ampli- 
fiant toutes les vibrations, bruits et couleurs. 

Et peu à peu, par transitions insensibles mais 
sûres, le pasteur, de quelque nom qu'on l'appelle, 
laissera, aux données des faits et à leur observation 
logique, se substituer les créations irraisonnées, 
irrationnelles de l'imagination, cette folle ou cette 
demi-folle du logis. Il en arrivera à tout passionner : 
le paysage, les choses, les êtres, les idées, en don- 
nant à tout, au lieu d'une explication générale 
et raisonnable, une interprétation particulière et 
pathétique. Pour lui, le passage d'un vent subit 
deviendra le souffle prophétique d'un esprit, de 
l'Esprit; telle touffe d'herbe reluisante de soleil 
lui apparaîtra comme un buisson ardent, le mur- 
mure de la brise dans un arbre lui sera une lamen- 
tation. Et quand il voudra traduire ses images 
incohérentes, ses idées désordonnées, à la place 
d'un parler clair et net, il usera d'expressions 
véhémentes, enthousiastes, équivoques. 

Tel devait être, tel était l'état d'esprit d'un 
pâtre d'Idumée ou d'Arabie, il y a des siècles et 
des siècles. Tel est encore l'état d'esprit d'un 



3 6 



NOMADES 



pâtre de Basse-Bretagne ou des Landes, rêveur 
taciturne, devin, sorcier, prophète dans son pays, 
qui étonne le laboureur serein et logique. Tel était 
l'état d'esprit des tribus sémites, bien des millé- 
naires avant le jour qui nous luit. Telle est encore 
une des formes de l'esprit des Sémites aujourd'hui, 
disséminés à travers l'univers. Tel est ce que nous 
appelons le passionnalisme des Sémites, c'est-à- 
dire une sorte de névrose devenue congénitale, 
caractérisée par un manque d'équilibre entre les 
données objectives et le jugement,... une excita- 
bilité nerveuse, une exaltation chronique de la 
passion où se mélangent la vie intérieure de l'in- 
dividu et ses manifestations extérieures,... un état 
où sentiment, idée, volition se confondent,... où, 
à défaut du puissant correctif de la logique, les 
envolées de l'imagination ne connaissent plus de 
bornes,... où vie et activité humaines sont dépour- 
vues de régulateur, et mues, en dehors de facteurs 
matériels et concrets, par la seule force intérieure 
de l'âme. 



Que ce passionnalisme, ainsi défini, ait été la 
caractéristique du nomade sémite et de toute la 
race, qu'il s'oppose avec quel vigoureux con- 
traste — à la psychologie du non-sémite cultiva- 
teur, qu'il soit aujourd'hui encore, au vingtième 
siècle, un des reflets les plus apparents de l'âme 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



37 



juive : c'est ce que nous nous devons d'expliquer. 

Un auteur arabe, Maç'oudi (i), a fait de ce phé- 
nomène de passion personnelle une analyse remar- 
quable, en l'étudiant sous toutes ses faces et en le 
présentant sous son aspect intégral. 

Imagination surexcitée par la solitude dans les 
plaines, par l'isolement dans les vallées, par la marche 
à travers les steppes immenses et les déserts les plus 
sauvages... Lorsque l'homme se trouve livré à lui-même 
dans de pareils endroits, il s'abandonne à de sombres 
rêveries qui engendrent l'inquiétude et la peur. Dans 
cet état, son chœur s'ouvre facilement à des croyances 
superstitieuses et des appréhensions qui, jetant le 
désordre dans son âme livrée à de noirs pressentiments, 
font entendre à ses oreilles des voix mystérieuses, 
dessinent à ses yeux des fantômes et lui inspirent la 
crainte des êtres fantastiques que crée un cerveau 
troublé. Or, où faut-il chercher le principe fondamental 
de cette folie et sa cause première, si ce n'est dans l'éga- 
rement de la pensée et dans ses divagations, loin d'une 
voie sûre et sagement définie ? En effet, l'homme isolé 
dans les déserts, livré à lui-même dans de sauvages 
solitudes, est porté à redouter tous les dangers, à 
soupçonner partout des pénis, à appréhender sans 
cesse la mort sous l'empire des superstitions dange- 
reuses qui dominent son esprit et s'implantent dans 
son âme. 

Le voyageur anglais Burton, dans le récit de 
son pèlerinage à la Mecque, fait une remarque 
relative au caractère particulier des Arabes et il 

(r) Maç'oudi, op. cit., t. III, p- 323 et suiv. 



38 



NOMADES 



l'attribue à : « l'effet du surmenage de l'esprit 
dans un air sec et torride », et il ajoute cette autre 
observation « qu'en Arabie les étudiants sont 
sujets à la mélancolie et que peu de leurs philo- 
sophes et écrivains échappent à cette particula- 
rité ». La naïveté du style ne dissimule nullement 
la pensée que les Arabes ont certaines prédisposi- 
tions pour les maladies nerveuses et mentales. 
Or, il n'y a pas en effet de peuple aussi enclin aux 
maladies mentales et nerveuses que les Juifs- 
Ce qui est d'autant plus singulier que la syphilis, 
pourvoyeuse des asiles, est relativement moins 
fréquente chez eux que chez les autres peuples. 



Nous aurions pu, à la rigueur, nous dis- 
penser de citer Maç'oudi, et nous contenter, pour 
prouver l'existence du passionnalisme sémite, d'ou- 
vrir au hasard ces nobles volumes où repose la 
sublime beauté de la poésie juive et de la poésie 
arabe. 

Le genre qui domine est incontestablement 
l'élégie, que ce soit dans les Psaumes, comme l'a 
remarqué Renan, ou dans les Qaç a ïd arabes. 

Dans ces poésies, les contingences qui devraient 
être souveraines, n'existent pas ou sont réduites 
à l'état de simples accessoires. L'âme humaine 
y vit d'une vie complètement autonome, s'épa- 
nouit de mille manières et offre dans la fantas- 
magorie de son existence irréelle mille demi- 
teintes et nuances luxuriantes, mais décevantes- 
Comme les mirages du Désert natal, ce ne sont que 
des images sous lesquelles il n'est aucune réalité, 
fût-elle d'ordre métaphysique, images qui ne sont 
étayées sur aucune logique solide,... n'ayant pas 
de raison matérielle, sans le support du monde 
pondérable. Ce ne sont que des floraisons resplen- 



NOMADES 



dissantes, mais étranges, un feu d'artifice de cou- 
leurs, mais hurlantes, une mosaïque violente de 
métaphores contradictoires, un désordre dans la 
pensée et dans l'expression, orageuses toutes 
deux. Créations morbides comme les associations 
d'images nées sous l'influence de l'opium, vaines 
et périssables si on les compare aux natures mortes, 
aux marines ou aux portraits, qui dépourvus d'en- 
volée imaginative, reflètent néanmoins la réalité, 
palpable, pondérable, mensurable (i). 



Ce caractère passionnel, éminemment propre 
aux productions de la poésie hébraïque, a été admi- 
rablement analysé par tous les auteurs sous l'ap- 
pellation de sublimité. Un d'entre eux, non des 
moindres et qui portait en lui la magnifique inquié- 
tude et le pathétique désordre des passions, 
Chateaubriand, a consacré à l'étude du « sublime » 
dans la Bible des commentaires que nous faisons 
nôtres (2). 

Dans la Bible il (le sublime) est presque toujours 
inattendu, il fond sur vous comme 1 éclair, vous restez 
fumant et sillonné par la foudre avant de savoir com- 
ment elle vous a frappé. 

(1) Ce caractère de la poésie sémitique est peut-être la seule 
preuve de l'existence d'une poésie pure ". 

(2) Chateaubriand, Génie du Christianisme, livre V, particuliè- 
rement, chap. 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



4 1 



Et les exemples judicieux qu'il cite expliquent 
à merveille ce mélange d'abondance et d'inco- 
hérence qui marque la poésie hébraïque- 

Voici, dit-il, un sublime bien différent : c'est le mou- 
vement de l'ode dans son plus haut délire. 

Prophétie contre la vallée de Vision. 

D'où vient que tu montes ainsi en foule sur les toits, 
ville pleine de tumulte, ville pleine de peuple, ville 
triomphante ? Les enfants sont tués et ils ne sont point 
morts par l'épée, ils ne sont point tombés par la guerre. 

Le Seigneur vous couronnera d'une couronne de 
maux. Il vous jettera comme une balle dans un champ 
large et spacieux- Vous mourrez là, et c'est à quoi se 
réduira le char de votre gloire. 

Dans quel monde inconnu le prophète vous jette 
tout à coup ! Où vous transporte-t-il ? Quel est celui 
qui parle ? et à qui la parole est-elle adressée ? Le 
mouvement suit le mouvement, et chaque verset 
s'étonne du verset qui l'a précédé. La ville n'est plus 
un assemblage d'édifices ; c'est une femme, ou plutôt 
un personnage mystérieux, car son sexe n'est pas 
désigné. Il monte sur les toits pour gémir ; le prophète, 
partageant son désordre, lui dit au singulier : pourquoi 
montes-tu, et il ajoute enfouie, collectif- Il vous jettera 
comme une balle dans un champ spacieux, et c'est à 
quoi se réduira le char de votre gloire : voilà des alliances 
de mots et une poésie bien extraordinaires. 

Ce passionnalisme littéraire, représentatif d'un 
état d'âme, divorce entre la raison contrôlée et 
la volonté impulsive, au préjudice de l'une et au 
profit de l'autre, se retrouve également dans la 



4 2 



NOMADES 



poésie arabe. Le genre de vie, le climat prédis- 
posaient les Arabes à cette véhémence effrénée de 
l'imagination intérieure. 

Encadrée par la mer Rouge aux rivages quelque peu 
inhospitaliers, par l'Océan Indien et le Golfe Persique, 
— nous dit un arabisant renommé (r), - l'Arabie 
devait, par sa situation, vivre isolée du reste du monde—. 
L'Arabie était par excellence la terre des nomades, 
des tribus de pasteurs, obligés, par la nature de leur 
sol et de leur climat, par le genre de vie qui en résul- 
tait, à se transporter d'un campement à un autre 
campement. Tout ce qui entourait le Bédouin dans 
sa vie errante, tout ce qu'il voyait, tout ce qu'il ren- 
contrait sur sa route : maigre végétation, rares arbres, 
animaux ou oiseaux d'espèces variées, a eu une in- 
fluence sur son caractère, sur sa mentalité, sur sa 
langue. 

Ce serait de notre part accomplir une tâche 
inutile, aujourd'hui où la curiosité de l'élite est 
devenue familière avec les différentes civilisations, 
que d'analyser par le détail le passionnalisme de 
la poésie arabe. Quelques exemples suffiront à 
montrer, à cet égard, la richesse décousue des 
métaphores. 

Si vous ranimez la guerre, dit Zohaïr (2), vous atti- 
rerez sur vous l'ignominie. La guerre, comme un animal 
féroce s'acharnera sur vous si vous l'excitez ; comme 

(x) L. Machuel, Les Auteurs arabes- Libr. Armand Colin, éd., 
Introduction, p- i sq- 

(2) Cité par L- Machuel, op- cit., p. xi, Zohaïr, Mo'ahqiû. 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



43 



le feu, elle vous embrassera ; comme la meule qui 
broie le grain, elle vous écrasera ; comme la chamelle 
qui conçoit chaque année et produit chaque fois des 
jumeaux, elle sera féconde en malheurs—. La guerre 
sera pour vous un champ dont vous recueillerez plus 
de maux que les cultivateurs de l'Irak ne recueillent 
de mesures de grains dans leurs plaines fertiles. 

Comment s'exprime le terrible Chanfara, obligé 
de chercher un refuge dans le désert ? En proie aux 
affres de la faim, il dit : 

Je re )lie mes entrailles sur la faim comme un fileur 
tord se! fils entre eux et les enroule sur le fuseau. 

Accablé de malheurs, il profère cette apostrophe 
délirante : 

Si donc vous me voyez, ô soucis dévorants, exposé 
comme le reptile des sables à un soleil brûlant, le corps 
à peine couvert et les pieds nus, sachez que je suis le 
lieutenant de la patience, que je revêts son manteau 
sans dépouiller mon cœur d'hyène, et que la fermeté 
me tient lieu de sandales (1) 

Ce passionnalisme qui se manifeste par l'assem- 
blage hétéroclite de sentiments, de sensations, de 
pensées contradictoires, a quelque chose d'effa- 
rant au premier abord. Il s'explique si l'on con- 
sidère que ce qui a longtemps caractérisé la poésie 

C l)Çité Machuel, op. cit., p- 93, Poème de Chanfara ou Lamiat 
el A rab ( traduction de Fresnel). 



44 



NOMADES 



arabe, c'est l'absence d'idées générales (i). Les idées 
générales, en effet, résultent d'une observation 
aiguë des faits et des objets et leur absence indique 
que le regard est tourné plutôt vers le « dedans » 
de l'âme que vers l'extérieur. 



(i) Gaudefroy-Demombynes . 



Ce passionnalisme des Sémites — absence 
d'idées générales produite par une ardente intros- 
pection — ne se rencontre pas seulement dans 
leurs littératures. Il se manifeste également avec 
force dans le domaine des arts, accusant une fois 
de plus l'opposition — si souvent par nous 

— entre la logique qui ordonne les maté- 
riaux recueillis par les expériences extérieures, 
et les énergies indisciplinées qui empruntent à 
l'âme seule leur nourriture spirituelle. 

Si l'on se place, en effet, sur le terrain artis- 
tique, on est obligé de reconnaître la pauvreté et 
même la stérilité des Sémites en ce qui concerne 
l'architecture, la statuaire et la peinture. Mais, 
par contre, l'on est frappé, en ce qui touche la 
musique, d'une plus grande « capacité » et même 
d'une certaine excellence, indéniable chez les 
Juifs 

Certes, au crédit des Arabes il faut inscrire 
l'Alhambra (la Rouge), le plus célèbre de leurs 
monuments. Mais celui-ci est en Espagne, et la 
collaboration berbère y apparaît comme certaine. 



46 



NOMADES 



En Arabie même, on serait en peine de trouver 
une oeuvre architectonique quelconque. 

Assurément les Juifs ont vu naître parmi eux 
quelques peintres et sculpteurs de talent, en petite 
quantité il est vrai, et d'une qualité qui ne force 
pas l'admiration. En musique au contraire, ils 
ont produit et des compositeurs et des virtuoses 
du premier ordre. Et leur place dans la musique 
moderne est considérable. 

A quoi tient donc une différence aussi marquée 
et comment expliquer à la fois ce dédain des arts 
plastiques en général et cette prédisposition pour 
la musique ? 

C'est que si tous les arts génériquement peuvent 
être classés sous un vocable unique, il n'en reste 
pas moins que la musique doive être mise à part. 
Beethoven, qui était sourd, était musicien de génie. 
On a vu des déments, de véritables minus habens 
exceller dans la musique,... cette musique qui 
semble être exclusivement un don intérieur ayant 
son inspiration en dehors de toutes contingences 
matérielles. 

En effet, la logique est étrangère à la musique ; 
elle n'a pas observé la nature pour dégager la vérité 
qui y est incluse ; elle trouve ses sources en elle- 
même. Par essence, fille du passionnalisme, elle 
est comme lui subjective. Leur seul objet à tous 
deux, n'est-il pas l'état d'âme humain ? 

Quelle est au fond, d'autre part, la base des 
arts plastiques ? Ne réside-t-elle point avant 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



47 



tout dans l'harmonie, c'est-à-dire l'organisation 
différenciée, alternativement coordonnée et subor- 
donnée de mille formes existantes : lignes droites, 
brisées et courbes, surfaces, volumes et couleurs ? 

Si la Vénus de Milo ou l'Apollon du Belvédère 
sont considérés comme les canons de la beauté 
plastique de la femme et de l'homme, ce n'est pas 
parce que de tels échantillons de beauté abondent, 
mais parce que l'artiste, après avoir longuement 
et profondément observé les femmes et les hommes, 
a décomposé dans son esprit leurs lignes et leurs 
volumes, pour les recomposer par un effort intel- 
lectuel, en animant la matière morte du souffle 
de la logique bergsonienne, exempte de tout élé- 
ment de passion personnelle. 

Au reste, entre ces deux extrêmes : musique et 
arts plastiques, il existe des jalons qui permettent 
de suivre, pas à pas pour ainsi dire, les différentes 
étapes du progrès de la logique dans les arts. 

Sous ce rapport on peut en effet — inscrivant, 
comme dans un graphique, la ligne ascensionnelle 
de la logique — distinguer : la mélodie, le chant, 
la poésie, la prose, la pensée à base de logique, 
la notion abstraite de l'harmonie, la concrétisation 
de l'harmonie dans une oeuvre plastique (i). 

La mélodie et le chant sont accessibles à tous 
les esprits, même aux moins cultivés, car, de 

(i) Au fond, c'est encore ici la vieille querelle de l'intellectualisme 
qui reparatt, c'est-à-dire l'instauration plus ou moins absolue du 
raisonnement juste de la logique bergsonienne, en toute matière. 



NOMADES 



tous deux, la logique est absente. La poésie en 
reçoit un certain apport (i). La prose, dont 

est postérieur au chant, ajoute un élément 
plus consistant : la donnée rationnelle. Elle per- 
met l'abstraction de la pensée, la possibilité et la 
capacité de généraliser. Enfin la logique atteint 
la notion d'harmonie qui s'épanouit dans une 
oeuvre d'art plastique. 

Pour qu'il y ait harmonie, il faut donc qu'il y 
ait assemblage et cet assemblage, nécessairement 
harmonieux, doit être construit selon des plans 
d'ensemble qui se retrouvent le plus souvent dans 
la nature, ou doit représenter tout au moins les 
tendances que peut avoir la nature à former ces 
différentes combinaisons. 

Ce sens de la nature ne peut naître que par un 
contact étroit et permanent entre elle et l'homme, 
et le sens de l'harmonie n'est pas autre chose que 
le résultat de la subjugation de l'homme par la 
nature, comme l'art de commander ne peut venir 
qu'à celui qui a pris, au préalable, l'habitude 
d'obéir. 

Ainsi s'explique, à la lueur du pusionnalisme , 
la différence entre la musique ( — où les Juifs ont 
excellé — ), cette musique qui n'est jamais sereine, 
jamais objective, mais toujours tournée vers l'in- 

0 Quel plus bel exemple pourrait-on citer de controverse touchant 
l'intellectualisme ou le non-intellectualisme de la poésie que les 
récentes discussions de M. l'abbé Bremond et de M. Paul Souday 
à propos de la poésie pure ! Ht c'est l'abbé Bremond qui est le 
protagoniste du passionnalisme sémitique. 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



49 



t beur de l'âme humaine, et les arts plastiques 
( — où les Juifs ont échoué — ), arts qui, par défini- 
tion, bannissent le subconscient trouble et sont 
tout entiers bâtis sur la logique harmonieuse, 
fondée sur la méthode expérimentale et rejetant la 
passion sans support matériel. 



NOMADES 



Mais c'est assez nous étendre sur ce 

littéraire et artistique de l'âme sémite. 

Nous plaçant maintenant sur le terrain plus 
ardu de la logique et de la métaphysique, essayons 
de donner sa valeur intrinsèque à cet élément du 
concept sémitique, et d'expliquer l'origine de ces 
volitions nées en dehors de la logique des solides. 



C'est au fait primordial de n'avoir pas été 
cultivateur, avons-nous dit, que le Sémite doit son 
passionnalisme. Chez les peuples esclaves de la 
glèbe, le bouillonnement des passions est infini- 
ment plus faible que chez les non-cultivateurs. 
Car, si l'on suppose que la somme de vie intérieure 
est sensiblement égale dans les deux cas, chez le 
premier une partie de l'activité mentale se trouve 
absorbée tout d'abord, au profit de la terre. Le 
reste, fonction du tout, en subit par contre-coup 
les changements et de la sorte perd son auto- 
nomie ; puis l'empire exercé sur les individus par 
les faits eux-mêmes, émanant du sol, modèrent, 
tempèrent, régularisent les volitions- 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



51 



La logique des solides exerce sur les volitions 
de l'homme une action de contrepoids compensa- 
teur, et, de la sorte, écarte ce qu'on pourrait 
appeler l'esprit de masse, cet esprit où les volitions 
et les affections sensorielles ne naissent, n'agissent 
et ne réagissent que lorsque l'individu se sent 
étayé de derrière, de devant et des côtés par 
d'autres individus, ses semblables. Là où l'ensemble 
des hommes est opposé d'une façon continue et 
permanente à la nature, cet ensemble acquiert 
une mentalité différente de celle qu'aurait pu 
avoir chacun de ses composants, s'il avait été 
opposé lui-même individuellement et personnel- 
lement à la nature, dont l'action se manifeste par 
la préhension directe du sol et les rapports subsé- 
quents. C'est dans le premier cas que la puissance 
de contagion psychologique de la masse avec 
toutes ses passions s'exerce tout naturellement sur 
l'homme dégagé des influences du sol, du terroir, 
dépourvu du contrepoids permanent de ses impul- 
sions instinctives, du régulateur éternellement 
égal à lui-même qu'est la propriété foncière. La 
cohésion psychologique du groupe non terrien a 
ainsi ce double effet de soustraire l'homme et le 
groupe à l'attraction logique de la terre, à son 
aimantation naturelle. 

Là, au contraire, où il s'agit d'une population 
agricole, chaque homme, considéré individuelle- 
ment, est mis en face de la nature ; dans une 
population non agricole, ce n'est plus l'individu, 



5 2 



NOMADES 



pris comme unité, mais la collectivité qui se trouve 
lui être opposée. Les psychologies qui naissent et 
s'éveillent sont donc différentes dans chaque cas. 
Dans le premier, celui du cultivateur, triomphe 
« la logique des solides », la méthode expérimen- 
tale. 

Il appartient au plus haut domaine de la philo- 
sophie, à la métaphysique, de rechercher les ori- 
gines de ces volitions nées en dehors de la « logique 
des solides ». 

Au fond, le passionnalisme, qui caractérise les 
Sémites, est la négation formelle de la méthode 
expérimentale, qui s'est affirmée, bien longtemps 
avant Descartes, dans le droit romain, par le 
triomphe du fait, du fait accompli, du fait maté- 
riel sur la volonté abstraite, l'idée nue, sur toute 
idée morale qui n'aurait pas de racine dans la vie 
profonde, dans la vie de la matière. Les maximes 
du droit romain : prior tempore potior jure, — in pari 
causa, melior est causa possidentis, paraissent heurter 
et la justice abstraite et la logique pure, car l'on 
n'aperçoit pas un rapport de causalité entre l'élé- 
ment temps et l'élément droit, ni entre ce dernier 
et l'élément fait, même fortuit. Dans le droit 
romain, c'est le fait qui domine. 

Le droit Talmudique nie le fait et exalte la 
volonté. 

Dans l'exemple célèbre (i) des deux hommes 



(z) Baba Meçyia, 2, I (T- B.). 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



53 



s'étant saisis d'un manteau trouvé, si tous les deux 
affirment qu'il leur appartient en entier, le législa- 
teur talmudique décide qu'il doit être divisé en deux 
parties égales. Mais si l'un affirme que le manteau 
lui appartient en entier et l'autre qu'une moitié 
seulement lui appartient, les trois quarts doivent 
revenir au premier et un quart seulement au 
second. Ainsi aucun compte n'est tenu ni du \ 
ni du temps, mais exclusivement de la puissance 
des deux affirmations qui se sont opposées. Ein 
davar haomed haraçon : " Rien ne saurait 

résister à la volonté- " 



Cet enthousiasme passionnel de la race, dont 
nous venons de décrire le mécanisme, dont nous 
avons recherché les manifestations dans les litté- 
ratures et les arts sémites, dont nous avons essayé 
de donner une explication métaphysique, doit 
être encore mis par nous à contribution pour expli- 
quer le phénomène souvent constaté de l'incohé- 
rence des histoires arabe et juive. Il a, en effet, 
banni dans le cours de celles-ci le contrôle et l'in- 
fluence de la logique qui coordonne et réglemente 
non seulement l'ensemble des faits constituant 
la vie, mais encore la succession des événements 
composant l'histoire. 

Dans la vie comme dans l'histoire, l'élément 
arbitraire est réduit au minimum, et la généralité 



54 



NOMADES 



des faits obéit à l'admirable nécessité de la logique. 

La vie s'écoule d'après certains principes éter- 
nels, empruntés aux lois de la nature. 

Les saisons se succèdent, les courants marins 
suivent une route régulière, le régime des vents 
est pour ainsi dire constant, tout cela en vertu 
de la logique interne des lois physiques. Tous les 
phénomènes naturels sont prévisibles, et les ques- 
tions cosmogoniques mises à part, un croyant 
parfait n'a pas besoin de l'intervention divine, 
tellement tout est bien réglé. 

De même dans la société humaine, les évé- 
nements sont déterminés par des causes inévi- 
tables, en vertu de la logique interne des lois 
historiques. C'est qu'en effet, dans la société 
humaine, l'intérêt (et par là nous entendons l'in- 
térêt collectif, épuré de tout élément de passion 
individuelle) joue avec la même invariable pré- 
cision que la loi de la pesanteur dans la nature. 
Sans doute arrivera-t-il parfois qu'une société 
soit obligée de s'écarter de la ligne de moindre 
résistance et d'accepter, par exemple, les risques 
d'une guerre, si la question de dignité nationale, 
qui fait partie du patrimoine collectif, est engagée. 
Parfois aussi devra-t-elle risquer un abaissement 
momentané, si de cette façon, même douloureuse, 
elle réserve l'avenir. Dans certains cas, il lui fau- 
dra même aller à l'encontre de son intérêt actuelle- 
ment apparent, si cette manière d'agir est conforme 
aux tendances profondes, indestructibles de la 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



55 



race. Mais toujours, à examiner l'histoire de n'im- 
porte quelle nation, on la verra se développer 
sans cesse selon son intérêt, plus ou moins visible, 
plus ou moins caché, plus ou moins dilaté ou com- 
primé selon les circonstances de l'heure. D'une façon 
générale l'histoire peut toujours être raisonnée. 

C'est ainsi que Karl Marx a pu fonder sa théorie 
du « matérialisme historique » où il affirme, comme 
on le sait, que tous les phénomènes ou événements 
historiques sont déterminés par une cause maté- 
rielle. Quelque discutables que soient ses autres 
thèses, celle-ci est singulièrement vigoureuse et 
l'on ne saurait lui refuser une part de vérité. 

Une partie seulement de la vérité. Car la logique 
est absente de l'histoire sémitique. 

Il est aisé de comprendre en effet qu'une race, 
un peuple, où les réflexes ne sont, pour ainsi dire, 
pas contrôlés, où la volonté, engendrée principale- 
ment par le plus ou le moins de passion qu'on 
apporte en toutes choses, est « loin d'une voie 
sûre et sagement définie », ne se guide pas toujours 
par son véritable intérêt. Il arrive même que la 
passion aille à l'encontre de l'intérêt, et c'est 
ainsi que l'on peut voir des masses d'hommes 
marcher délibérément à la mort pour obéir à la 
force inéluctable de la passion qui les anime ; et 
c'est le propre de l'héroïsme. 

De tels cas sont fréquents dans l'histoire sémi- 
tique, et ce sont eux qui y font apparaître ces 
figures nobles et désintéressées, agissant à leur 



56 



NOMADES 



propre détriment pour une cause qui leur paraît 
juste. 

D'ailleurs des cas concrets aideront mieux et 
plus facilement à démontrer cette absence de 
logique interne, aussi bien dans l'histoire arabe 
que dans l'histoire juive. 

Que l'on considère la période qui s'est écoulée 
entre 622 et 65o après J.-C, et l'on s'aperçoit 
combien il est difficile d'expliquer le dynamisme 
foudroyant des conquêtes arabes. Ce n'était sûre- 
ment pas une expansion économique, ce n'était 
certainement pas une colossale entreprise de bri- 
gandage. Certes, le Prophète savait qu'une partie 
importante de son armée était composée de gens 
qui n'en faisaient partie que pour ramasser le butin ; 
mais ces gens venus à lui seulement par intérêt 
étaient guidés par d'autres qui ne cherchaient, 
eux, « qu'une mort glorieuse sur les champs de 
bataille ». D'ailleurs, il était interdit de faire des 
acquisitions dans les pays conquis. 

Mais alors, à quelle cause attribuer cette explo- 
sion (i) ? Était-ce la soif du prosélytisme ? Pour 
qui connaît le caractère arabe, il est permis d'en 
douter, le prosélytisme n'est pas un zèle sémite. 
Au fond, il n'y avait pas de cause, ou plutôt la 
cause résidait dans une sorte d'enthousiasme inté- 
rieur, une passion sans plus de raison que n'en a un 
caprice de femme, et la meilleure preuve qu'il n'y 

(t) Ce point est examiné en détail dans l'Appendice. 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



57 



avait pas d'autre cause est l'écroulement pour ainsi 
dire instantané de ce puissant empire musulman 
qui, vers 65o, avait dépassé la Perse à l'Est et 
s'était heurté à l'Atlantique à l'Ouest. Il s'effon- 
dra faute d'enthousiasme, disparu lui-même avec 
la disparition des enthousiastes, les premiers 
musulmans, les Ançares et les Mohadjdjires. 

Au surplus, toute l'histoire postérieure des 
Arabes confirme l'incohérence historique de l'en- 
thousiasme passionnel. La théorie d'Ibn 

sur la durée moyenne d'un État dénote 
tout au moins qu'il y a eu un nombre considérable 
d'États arabes qui, presque aussitôt créés, suc- 
combèrent pour n'avoir pas eu de bases solides. 
Fondés grâce à l'effort passionnel, ils ne peuvent 
se soutenir uniquement qu'avec lui et selon sa 
propre intensité. L'effort passionné disparu, ils 
disparurent comme un incendie faute d'aliment (i). 

* 

Mais là où l'absence de logique est vraiment 
flagrante, c'est dans l'histoire juive- 
La conduite d'une guerre contre l'Empire 
romain, ou encore la révolte de Bar-Kocheba, sont 
bien des actes de folie caractérisée. D'un côté un 
peuple petit et nullement belliqueux, de l'autre 
une puissance qui avait conquis par les armes 
le monde entier connu : quelque chose comme la 

(i) Ibn Rhaldoun, op. cit., p. 314. L'auteur appelle cet enthou- 

de masse, venant de la cohésion intérieure, l'esprit de corps. 



NOMADES 



République de Saint-Marin contre la Grande-Bre- 
tagne. Cependant la révolte de Bar-Kocheba avait 
pour inspirateur un des plus puissants esprits juifs 
de l'époque, Rabbi-Aqiba, dont les traces et les 
enseignements sont encore suivis aujourd'hui. Et 
aussi bien pourquoi cette lutte et pourquoi cette 
révolte ? En somme, la pax romana eût été un 
bienfait pour ces populations qui passaient leur 
temps à se battre entre elles et à qui la domination 
romaine eût apporté la paix et la prospérité. 

L'histoire juive depuis la dispersion est un 
véritable paradoxe, un défi au bon sens. 

Vivre pendant deux millénaires en état de 
rébellion permanente contre toutes les populations 
ambiantes, insulter et à leurs mœurs et à leur 
langue et à leur religion par un séparatisme intran- 
sigeant, est une monstruosité. La révolte est par- 
fois un devoir ; souvent la dignité la commande, 
mais l'accepter comme un état définitif, quand il 
est si facile de se laisser absorber et d'éviter, du 
même coup, le mépris, la haine et l'opprobre vingt 
fois séculaires ce n'est pas raisonner juste, c'est 
être illogique, c'est folie. 

L'enthousiasme passionnel positif de quelques 
pâtres arabes leur fait faire la moité du tour du 
monde en quelque 3o ans. L'enthousiasme pas- 
sionnel négatif des Juifs les maintient pendant 
2.000 ans en état de rébellion ouverte contre le 
monde entier. 

Enthousiasme et passion sont antinomiques 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



59 



de la logique. Les quarante ans du désert entre 
la sortie d'Egypte et l'arrivée en Palestine sont 
également « illogiques ». 

Mais ce qui couronne cet édifice d'illogisme, 
de folie, c'est l'attente effective pendant des mil- 
lénaires, par des millions d'êtres positifs, intelligents 
et cultivés, d'un événement surnaturel qui les 
fasse passer « d'esclavage en liberté » brusquement, 
sans effort, magiquement : le Messianisme... (i). 

( 1 ) Il n'est peut-être pas inutile d'analyser cet illogisme juif dans un 
exemple concret, circonscrit dans le temps et dans le lieu- Il y a 
quelque temps, un Juif, dont les parents avaient été massacrés dans 
un des pogromes ukrainiens, abattit, à coups de revolver, dans 
une rue de Paris, celui qu'il rendait responsable de ces pogromes. 

Le monde juif tout entier prit fait et cause pour le meurtrier. Un très 
grand nombre de témoins furent réunis qui pussent faire à l'audience 
de la Cour d'assises le récit complet de tous les massacres d'Ukraine. 
Le défenseur du meurtrier était un des plus grands avocats 
d'assises de France, d'origine juive, mais complètement latinisé. 

Sa tâche était écrasante : le jury parisien, très subjectif, devait 
par définition être défavorable à son client. Or, c'est un acquitte- 
ment pur et simple, un acquittement de principe, qui était néces- 
saire. C'était la condamnation solennelle et populaire, car émanant 
d'un jury populaire, des pogromes. Seul, l'acquittement conférait 
au meurtrier la qualité de justicier et légitimait ainsi son geste. 

Après une douzaine de jours de débats, quand la matérialité des po- 
gromes eut suffisamment pénétré dans l'esprit des jurés, l'avocat re- 
nonça à l'audition d'un grand nombre de témoins des massacres, pro- 
nonça une plaidoirie magnifique et ohtint l'acquittement de son client- 
Si ce résultat réjouit le monde juif, on n'en jugea pas moins 
très sévèrement, dans certains milieux juifs, cette renonciation par 
l'avocat à l'audition des témoins, qui eussent crié à la face du 
monde la grande misère d'Israël. Le défenseur fut hlâmé et n'évita 
même pas des vexations et quelques hrimades. Quelques très bons 
Juifs eussent préféré que le meurtrier encourût une condamnation, 
pourvu que leur passion de geindre fût satisfaite intégralement et 
quitte à pouvoir se plaindre ensuite de 1' a antisémitisme » des 
jurés parisiens, excédés par la longueur démesurée des débats 
qu'eût entraînés l'audition de tous les témoins. 

Certains faits de l'histoire juive, examinés à la lumière de cet 
exceptionnel illogisme, deviennent compréhensibles et reçoivent 
une explication facile, qu'ils ne trouveraient pas si l'on essayait de 
lem envisager au point de vue de la logique ordinaire. 



L'unité de la race, le passionnalisme individuel, 
tous deux conditionnés par le nomadisme, ont 
nécessairement pour corollaires, dans le contenu 
du concept sémitique, le rejet du principe d'au- 
torité et le mépris naturel de la discipline. 

Nous avons à dessein enfermé notre pensée 
dans la rigoureuse concision d'une formule : 
l'évidence s'exprime d'une façon sèche et tran- 
chante. 

Pas plus que la Tribu n'admettait les empiéte- 
ments d'un groupement étranger, pas plus le con- 
tribute n'acceptait la prééminence de personne. 
L'homogénéité de la tribu avait pour sauvegarde 
à la fois la jalousie de l'indépendance collective 
et les susceptibilités de la liberté individuelle. 
Sans doute, dans certaines occasions, la tribu se 
choisissait un guide. Mais un guide n'est pas un 
chef, de même que n'en est pas un le montagnard 
expérimenté dont on retient les services pour une 
ascension difficile. 

Puis le passionnalisme individuel avait engendré 
un esprit personnel d'insubordination. Celui qui, 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



01 



dans l'ordre affectif, n'aura voulu ni pu discipliner 
en lui la foule de ses sentiments et de ses idées, 
ne permettra pas davantage qu'on discipline les 
manifestations de son activité dans l'ordre poli- 
tique ou social. 

Ainsi, chez les Sémites, les notions d'autorité 
et de discipline ne pouvaient être reçues, parce 
qu'inconciliables avec le principe de l'autonomie 
de la collectivité et de l'individu. Que l'on ne parle 
pas simplement de méconnaissance de ces notions : 
méconnaissance dit connaissance dédaignée, mé- 
prisée, rejetée, mais tout de même connais- 
sance. Or, elles se trouvaient être strictement 
inintelligibles aux Arabes et aux Juifs, incom- 
préhensibles, comme la notion de couleur à un 
aveugle-né. Deux remarques d'ordre linguistique 
étayent cette affirmation, et ce ne sont pas les 
références les moins précieuses puisque — n'est-ce 
pas un lieu commun ? — la langue d'un peuple 
peut être considérée comme le miroir de son 
âme. 

Ni l'arabe, ni l'hébreu ne connaissent en effet 
de mot pour exprimer l'idée de discipline (i). 
L'absence du mot dans le vocabulaire prouve 
l'absence de la notion dans l'esprit. Et d'autre 

(i) L'hébreu moderne a bien forgé le mot mishma' ath qui pro- 
vient du verbe sh in', écouter, et vient ainsi immédiatement après 
la notion bakhna'a, soumission. Ainsi, même en ayant oublié sa 
propre langue, même en partant d'une langue étrangère pour expri- 
mer le mot étranger de discipline, le Juif sombre, fatidiquement, 
pour ainsi dire, dans la notion « obéissance • distincte de celle de 



62 



NOMADES 



part, la façon dont l'arabe exprime le principe 
d'autorité montre sur ce point sa presque totale 
ignorance. N'est-ce pas dans l'armée que l'idée 
d'autorité s'énonce, disons-le, avec le maximum 
de force ? Dans toutes les langues européennes, 
si riches pour qualifier tous les degrés de la hié- 
rarchie, on dit : « un chef à la tête de son armée » 
en arabe on dit : « un chef dans (au milieu de) son 
armée ». 

La première expression implique bien deux 
notions sous-entendues : l'existence d'une auto- 
rité, et, en second lieu, sa primauté par rapport à 
ceux qui la subissent ; dans la seconde, l'imper- 
ceptible notion d'autorité qui s'y trouve est, 
pour ainsi dire, noyée dans la masse sur laquelle 
elle devrait s'exercer. 

Une remarque s'impose encore. Le principe 
d'autorité est, chez les Juifs, à ce point 

avec le sentiment le plus profond de la race 
que la Bible va jusqu'à donner une origine divine 
à la défense d'instaurer la royauté. Un passage 
du Livre de Samuel est tout à fait significatif à 
cet égard. 

Les Juifs demandent un roi à la place des juges 
qu'ils avaient eus jusque-là, et l'opposition entre 
la puissance divine et le pouvoir royal est telle que 
Dieu dit à Samuel : « Ce n'est pas de ton autorité 
à toi qu'ils se sont lassés, mais de la mienne. 

(1) Samuel, Liv- I, ch. vin, p- 7. 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



63 



Parallèlement chez les Arabes, le principe d'au- 
torité rencontre une irréductible obstruction, 
d'inspiration également divine. Même au commen- 
cement du xv siècle, au moment où le droit divin 
de l'autorité s'imposait comme une vérité indis- 
cutable et légitimait les absolutismes royaux, un 
auteur arabe, à la fois législateur, philosophe et 
homme d'État, soutenait avec une conviction 
passionnée l'opinion diamétralement opposée : 

Je n'admets pas, affirmait en effet Ibn Khaldoun, 
je n'admets pas le principe qui déclare que le modé- 
rateur, régulateur auquel tout le peuple doit se sou- 
mettre avec confiance et résignation, soit ordonné par 
la loi divine (I). 

Cette négation de l'autorité, à vrai dire, emprun- 
tait toute sa force aux protestations de la race 
elle-même, si souvent renouvelées au cours de son 
histoire. On la retrouve aisément aux sources de 
l'Islam antique, notamment à l'époque des Kha- 
lifes Abou Bekr et 'Omar Ibn el Khattab, ces vrais 
créateurs de la morale et de la philosophie isla- 
miques que la piété musulmane vénère d'une 
pareille affection en les confondant sous le nom 
des Deux Vieillards. 

Abou Bekr, quand il fut nommé Khalife, adressa 
au peuple l'allocution suivante (2). 

(1) Ibn Rhaldoun, Prolégomènes, t. I, p- 389- 

(2) Tabari, t. III, p. 221. 



64 



NOMADES 



Musulmans, je n'ai accepté le pouvoir que pour 
empêcher qu'il y eût discussion, lutte et effusion de 
sang. Je suis aujourd'hui, comme hier, l'égal de vous 
tous ; je peux faire le bien ou le mal. Si j'agis bien, 
rendez grâce à Dieu ; mais, si j'agis mal, redressez- 
moi ; si je m'écarte des ordres de Dieu, cessez de 
m'obéir, vous serez dégagés du serment que vous 
m'avez prêté. 

Cette allocution peint vraiment l'état d'esprit 
de l'époque et de la race. Abou Bekr ne conçoit 
même pas que l'autorité dont il est investi puisse 
être d'origine divine, et cependant il était en même 
temps souverain temporel et souverain spirituel 
et sa puissance, quasi autocratique, était la plus 
grande de ce temps. 

Il ne se reconnaît même pas la souveraineté. 
Celle-ci réside dans le peuple, qui est institué sou- 
verain juge, destinataire et bénéficiaire de ses 
actes. Son rôle à lui, Abou Bekr, se réduit à n'être 
que le serviteur de la nation ; l'autorité n'est pas 
un but en soi-même, un principe intangible, 
absolu, en dehors de toute discussion, sa destina- 
tion est purement utilitaire, opportuniste. 

Le successeur d'Abou Bekr, Omar Ibn el Khat- 
tab encourut des reproches violents de la part 
de ceux qui étaient encore imbus du vieil esprit 
mecquois, et qui personnifiaient l'autorité dans un 
homme, à cause de sa a noblesse » et non pas pour 
sa valeur d'utilité actuelle (i). 



(i) Tabari, p. 781. 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



...Tu as négligé tant de personnes parmi les Mohadj- 
djires (i) et les Ançares (2), compagnons du Prophète 
et nobles Arabes, pour choisir un affranchi que tu places 
à la tête du peuple comme chef qui commande et qui 
interdit, et comme Imam qui préside la prière. 

D'après 'Omar, l'autorité qui commande, puis- 
qu'il en faut une, comme l'a indiqué Abou Bekr 
dans son discours inaugural, ne doit pas être au- 
dessus du peuple, mais au milieu de lui et pour 
lui. 

Un de ses gouverneurs, celui de Koufa, s'étant 
fait construire un palais, 'Omar ordonna la des- 
truction de ce palais à cause de la porte : 

Tu veux, lui dit-il, probablement placer des portiers 
et des gardiens à cette porte pour en éloigner et pour 
refuser d'entendre ceux qui auront une requête à pré- 
senter. Tu veux donc suivre les errements de Kesra 
(Khosroes) en abandonnant ceux du Prophète (3). 



Cette non-acceptation constante de la notion 
d'autorité, qui provoque et explique du même 
coup la turbulence et la confusion de l'histoire 
juive à toutes les époques et la grandeur et la 
décadence de la civilisation islamique, ne faisait 
pas seulement partie intégrante des fondements 
secrets de la race. Elle est montée elle-même à la 

(1) Ceux qui avaient émigré avec le Prophète de la Mecque à Médine. 

(2) Les premiers combattants de l'armée de Mohammed. 

(3) Ibidem, p. 423"424. 

NOMADES 



66 



NOMADES 



hauteur d'un principe et a trouvé, comme l'ad- 
verse principe, des théoriciens et des apologistes. 
C'est encore à Ibn Khaldoun qu'il faut se reporter 
si l'on veut en saisir toute l'étendue et toute la 
profondeur. 

Ibn Khaldoun, dans ses Prolégomènes, qui 
devaient servir d'introduction à l'histoire arabe, 
oppose à chaque instant, à la notion d'autorité, 
l'esprit de corps qui en est la contradiction- Comme 
nous l'avons fait nous-même, c'est sur le carac- 
tère des Arabes, dont il entreprend une analyse 
sincère et fouillée, qu'il assied l'incompréhension 
du principe d'autorité (I). 

Indépendants et farouches, ils ne comptent que sur 
eux-mêmes et se plient difficilement à la subordina- 
tion. Si leur chef a besoin de leurs services, c'est 
presque toujours pour employer contre un ennemi 
l'esprit de corps qui les anime. En ce cas, il doit 
ménager leur fierté et se bien garder de les contrarier, 
afin de ne pas jeter la désunion dans la communauté, 
ce qui pourrait amener sa perte et celle de la tribu. 
Dans un royaume, les choses se passent autrement; 
le Roi, ou Sultan, doit employer la force et la contrainte 
afin de maintenir le bon ordre dans l'État. 

Et encore : 

.-.De tous les peuples, les Arabes sont les moins dis- 
posés à la subordination. Menant une vie presque sau- 
vage, ils acquièrent une grossièreté de moeurs, une 
fierté, une arrogance et un esprit de jalousie qui les 

(1) Ibn Khaldoun, Prolégomènes, p_ 3 14- 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



67 



indispose contre toute autorité... S'ils acceptent les 
croyances religieuses qu'un prophète ou un saint leur 
enseigne, la puissance qui doit les maintenir dans la 
bonne voie se trouve alors dans leurs propres cœurs ( ). 

Ibn Rhaldoun n'était pas seulement un théori- 
cien. Homme d'État et comme tel ayant la pra- 
tique des affaires, c'est sur les mêmes principes 
qu'il échafaude son système de gouvernement. 

Si l'autorité ne fait pas trop sentir sa force et sa 
puissance coercitive, déclare-t-il (2), ceux qui la subis- 
sent montrent un esprit d'indépendance qui se règle 
d'après le degré de leur courage-.. Si, au contraire, 
l'autorité s'appuie sur la force et la violence, les sujets 
perdent leur énergie et leur esprit de résistance, car 
l'oppression engourdit les âmes... Sous un gouverne- 
ment qui se maintient par la sévérité, les sujets perdent 
le courage ; châtiés sans pouvoir résister, ils tombent 
dans un état d'humiliation qui brise leur énergie... 
Un peuple élevé dès sa jeunesse dans la crainte et la 
soumission ne se targue pas de son indépendance. Aussi 
trouvons-nous chez les Arabes à demi sauvages, qui 
s'adonnent à la vie nomade, un degré de bravoure bien 
supérieur à celui dont les hommes policés sont capables. 
Les gens qui depuis leur première jeunesse ont vécu 
sous le contrôle d'une autorité qui cherche à former 
les moeurs, et à leur enseigner les arts, les sciences 
et les pratiques de la religion, un tel peuple perd beau - 
coup de son énergie et n'essaie presque jamais de 
résister à. l'oppression. 

Ainsi se perdit l'esprit d'indépendance ; il céda, 

(1) IbnKhaldoun, p. 513. 

(2) Ibidem, p- 265. 



68 



NOMADES 



comme on le voit, devant l'influence du gouvernement 
et de l'éducation, et les hommes se laissèrent alors 
diriger par une autorité qui est en dehors d'eux-mêmes. 
La loi divine ne produit pas cet effet, parce que sa 
puissance réside dans les coeurs. 

Ce n'est pas à ce peuple-là que l'on peut prêcher 
la vertu de la résignation. 



Ainsi, maintenant, preuves en mains, nous 
pouvons, avec toute assurance, affirmer que le 
principe d'autorité n'appartient pas au concept 
sémitique. La parole de Dieu, rapportée dans le 
Livre de Samuel, l'allocution d'Abou Bekr, la 
pensée d'Ibn Khaldoun sont des témoins irré- 
cusables et l'observation directe des Juifs actuels, 
comme l'étude de l'histoire arabe, le confirment. 
Trois points nous paraissent donc acquis et mar- 
qués : Le principe d'autorité n'est pas d'essence 
divine ; — ce qu'on peut appeler du nom d' « 

» n'a jamais revêtu, pas plus chez les Juifs 
que chez les Arabes, un caractère absolu — sa 
destination première est éminemment utilitaire 
et a pour cause exclusive l'opportunité. Par là 
s'accuse une différence capitale. Tandis que les 
autres civilisations fondaient ou ont fondé des 
établissements plus ou moins durables, sur un 
principe d'autorité extérieure, souveraine en soi, 
les Sémites n'ont rien fondé en matière d'institu- 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



69 



tions permanentes : faute d'avoir compris ou 
même soupçonné la force et la vertu sociales de 
ce principe qu'ils faisaient consister dans la volonté 
intime des individus groupés. 

Qu'on se rappelle la magnifique parole d'Ibn 
Khaldoun : « La puissance qui doit les maintenir 
dans la bonne voie réside dans leurs chœurs. » 
Qu'on se souvienne du discours du vénérable 
Abou Bekr, l'un des « deux Vieillards ». C'est ainsi 
qu'ils entendaient l'autorité. 

Est-ce une autorité que celle qui n'a pas de 
conscience d'elle-même, qui se contredit, qui se 
détruit, qui s'annihile en reconnaissant par avance 
la légitimité ou même simplement l'éventualité 
de causes ou de forces adverses dirigées contre 
elle, à plus ou moins brève échéance ? Est-ce une 
autorité que celle qui se suicide elle-même .en 
avouant qu'elle se considère comme relative dans 
son exercice et précaire dans sa durée ? Est-ce 
l'autorité, celle qui ne parle pas en maîtresse, qui 
ne fronce pas le sourcil, qui ne brandit pas la foudre 
— sceptre royal, glaive impérial, faisceau répu- 
blicain — mais qui balbutie, s'excuse pour ainsi 
dire, s'exécute par respect des volontés indivi- 
duelles, dépôt de la véritable souveraineté ? 
Qu'est-ce que c'est que cette autorité qui n'a pas 
l'audace de s'affirmer, au besoin par le mensonge 
authentiqué par la force, par le droit divin, les plé- 
biscites officiels, les votes réguliers des libres élec- 
teurs, l'adhésion présumée unanime du peuple ? 



70 



NOMADES 



En vérité, dérision et fantôme d'autorité ! 

* * 

Mais allons plus loin, et faisons, par un dernier 
scrupule de vérification, la preuve par neuf, la 
preuve par le contraire : nous n'étions pas tenus de 
faire cette preuve, nous la faisons, néanmoins, 
par acquit de conscience. 

La notion de l'autorité — et partant le respect 
de l'autorité — est une notion antisémitique. C'est 
dans le catholicisme, dans le christianisme, dans 
les enseignements même de Jésus qu'elle a trouvé 
sa consécration à la fois religieuse et laïque. 
Ouvrons Bossuet : Discours sur l'histoire 
(i). 

.-.Il y avait déjà longtemps que les ordonnances du 
Sénat défendaient les religions étrangères. Les empe- 
reurs étaient entrés dans la même politique ; et dans 
cette belle délibération où il s'agissait de réformer les 
abus du gouvernement, un des principaux règlements 
que Mécénas proposa à Auguste fut d'empêcher les 
nouveautés dans la religion, qui ne manquaient pas 
de causer de dangereux mouvements dans les Etats. 
La maxime était véritable : car qu'y a-t-il qui émeuve 
plus violemment les esprits, et les porte à des excès 
plus étranges ? Mais Dieu voulait faire voir que 

de la religion véritable n'excitait pas de 
tels troubles, et c'est une des merveilles qui montrent 

(s) Bossuet, Discours sur l'Histoire universelle, 2' page, chap. xxvi. VI. 
Nous muivons l'édition de M. Jacquinet (Paris, 1881). 



ESSAI SUR LAME JUIVE 



7r 



qu'il agissait dans cet ouvrage. Car qui ne s'étonnerait 
de voir que durant trois cents ans entiers que l'Église 
a eu à souffrir tout ce que la rage des persécuteurs 
pouvait inventer de plus cruel, parmi tant de séditions 
et tant de guerres civiles, parmi tant de conjurations 
contre la personne des empereurs, il ne se soit jamais 
trouvé un seul chrétien ni bon ni mauvais ? Les chré- 
tiens défient leurs plus grands ennemis d'en nommer 
un seul ; il n'y en eut jamais aucun, tant la doctrine 
chrétienne inspirait de vénération pour la puissance 
publique, et tant fut profonde l'impression que fit dans 
tous les esprits cette parole du Fils de Dieu : « Rendez 
à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. » 

Cette belle distinction porta dans les esprits une 
lumière si claire, que jamais les chrétiens ne cessèrent 
de respecter l'image de Dieu dans les princes persécu- 
teurs de la vérité. Ce caractère de soumission reluit 
tellement dans toutes les apologies, qu'elles inspirent 
encore aujourd'hui à ceux qui les lisent l'amour de 
l'ordre public, et fait voir qu'ils n'attendaient que de 
Dieu l'établissement du Christianisme 

Arrêtons la citation, et soyons sobres de com- 
mentaires : n'ayons pas l'outrecuidance de com- 
menter Bossuet, qui commente Saint-Mathieu 
(xxii, 2r), lequel commente Jésus. 

Jamais les Sémites, et surtout les Juifs, n'ont 
rien rendu à « César » de ce qui lui revenait : ils 
pensaient que rien ne lui appartenait et qu'ils ne 
lui devaient rien. Les imprudents I Ils ignoraient 
le principe d'autorité dans son essence divine et 
dans sa vertu sociale... 



Si le respect, peut-être même exagéré, de la 
volonté individuelle s'opposait chez les Sémites, à 
l'installation et à l'extension du principe d'auto- 
rité, il favorisait, par contre, naturellement, l'éclo- 
sion et l'épanouissement de l'idée d'égalité. 

Le Sémite qui défend avec une farouche énergie 
sa liberté contre les empiétements, même néces- 
saires, de l'autorité, ne se permet pas d'entre- 
prendre sur celle de son voisin. Le véritable amour 
égoïste de sa propre liberté lui commande le 
nécessaire amour désintéressé de la liberté d'au- 
trui. Dès lors, les différentes libertés individuelles 
demeurant les mêmes à l'intérieur du groupement, 
l'égalité n'est pas rompue au profit ou au préju- 
dice de certaines d'entre elles, mais au contraire 
se maintient en état d'équilibre parfait. 

C'est ainsi que dans les coeurs sémites, pour 
parler comme Ibn Khaldoun, fleurissaient, comme 
des réalités vivantes, la Liberté et l'Égalité, ces 
deux principes jumeaux qui, depuis, ne sont plus 
que des lettres majuscules inscrites dans les pré- 
ambules des Constitutions modernes et au fron- 
ton des édifices publics. 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



* 

L'inégalité humaine est une idée étrangère à 
la conception sémitique. Que nous la cherchions 
chez les Arabes ou les Juifs, nous ne trouverons que 
quelques phénomènes, d'importation étrangère, 
essentiellement passagers, dus à des contingences 
et disparaissant aussitôt qu'apparus ; bref d'un 
caractère tellement fugace qu'il n'est pas possible 
d'en faire état. 

Certes, le vieux monument de la Bible, tolère 
s'il ne l'institue, l'esclavage, mais il l'entoure de 

telles conditions que c'est plutôt un louage de 
services à temps qu'un esclavage perpétuel. Même 
appliqué à des étrangers, le droit de propriété 
absolu, droit de vie et de mort, n'existait pas. «Celui 
qui s'achète un esclave s'achète un maître », dit le 
Talmud. D'ailleurs la législation postérieure fii 
siècle après J.-C-) prohibe formellement, fût-ce 
à l'encontre des étrangers, l'esclavage perpétuel. 
A chaque Jubilé, tous les esclaves, quels qu'ils 
fussent, devaient être libérés- Il n'y a nulle 
autre trace d'inégalité entre les hommes. 

Par contre, l'égalité humaine est magnifiquement 
affirmée : tout homme en Israël est fils de roi (r). 

La législation romaine, qui admet une juri- 
diction pour les cives et une autre pour les 

, n'a pas d'équivalent dans la Bible, ni dans le 



) Shabhath, 67, I. (T. B.) 



74 



Talmud. L'étranger libre est rigoureusement 
assimilé au régnicole. 

La même note de l'égalité humaine se rencontre 
aussi chez les Arabes (i). L'esclavage est pour 
ainsi dire inconnu : les quelques traces fugitives 
qu'on en trouve, par-ci, par-là, sont loin d'indiquer 
une institution sociale, comme chez les Grecs, 
dans les livres d'Aristote, ou chez les Romains. 
D'ailleurs il est à remarquer que là où la vie est 
la plus organisée — notamment dans les villes 
situées le long du couloir Gaza-Aden — l'escla- 
vage n'existe pas. 

Il y a bien des clients, certes, mais la « clientèle » 
est inhérente à l'inorganisation sociale, à un besoin 
de se mettre sous la protection de quelqu'un de 
plus fort, plutôt qu'à une sorte d'idée d'infério- 
rité ou de supériorité personnelle et permanente. 

Par contre, l'égalité humaine se trouve affir- 
mée explicitement et à plusieurs reprises. Et, 
fait extrêmement caractéristique, l'expression la 
plus formelle en vient de ceux qui, purs Sémites 
du désert, n'ont pas subi d'alliages étrangers, de 
ceux que leur genre de vie n'avait pas mis en 
contact avec des voisins. 

Cette affirmation solennelle de l'égalité humaine 
est apparue au moment de l'exaltation la plus 
élevée de l'esprit, au moment où les hommes, 
dégagés des contingences locales et historiques, 

(i) Que l'on ne vienne pas citer l'Algérie et le Maroc; l'influence 
berbère domine l'influence arabe sémitique. 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



75 



n'écoutent que la voix du sang, qui, telle une source 
jaillissante des profondeurs de la terre, remonte 
des ténèbres du subconscient. 

Ce sont les Kharedjites qui affirmèrent cette idée 
à l'occasion de la question du Khalife éligible. 

Ils posèrent comme dogme de l'Islam pur que 
tous les hommes sont égaux- Ils proclamèrent que 
même un non-Arabe, même un esclave, peut devenir 
Khalife et Imam, c'est-à-dire présider à la prière. 

Cette affirmation solennelle a été précédée de 
controverses passionnées. Elle date du début du 
siècle. 

Les orientalistes les plus distingués, et parmi 
eux M. Godefroy Demombynes, s'accordent à 
considérer les Kharedjites comme de purs Sémites 
du désert, les vrais porteurs des principes de l'Is- 
lam primitif, qui, outrés des déchéances du Moha- 
médanisme abâtardi sous l'influence dissolvante 
de la Syrie et de la Mésopotamie, se retirèrent lors 
de la célèbre bataille de Ciffin et formèrent une secte 
à part, dont la forme habituelle d'activité, depuis 
le vie siècle jusqu'à nos jours (i), revient comme 
un leitmotiv tout au long de l'histoire des Arabes 
Orientaux. 

Cet égalitarisme affirmé comme principe pénètre 
toute la vie sociale des Arabes. Son rapport avec 

(1) Soulèvement des Wahhabites, héritiers directs des Kharedjites, 
en 1924. Guerre actuelle (1928) de Ibn Séoud. 



l'absence du principe d'autorité et de toute dis- 
cipline est indiscutable. Certes, les Arabes recon- 
naissent l'autorité de leurs cheikhs, mais cette 
autorité n'existe que parce qu'ils veulent bien la 
reconnaître, que la sagesse du cheikh est vraiment 
utile au groupe, à la tribu. Qu'il vienne à leur 
déplaire et qu'un autre paraisse pouvoir mieux 
faire, et aussitôt le cheikh d'abord élu rentre 
dans le rang. 

L'homme, l'individu, est maître souverain de 
ses destinées personnelles. 

Le principe de l'égalité humaine empêche la 
création d'inégalités sociales. Dès lors, on com- 
prend pourquoi ni Juifs ni Arabes n'ont de 
noblesse héréditaire ; pourquoi la notion même 
du « sang bleu » fait défaut. La condition première 
de ces différences eût été l'admission de la non- 
égalité humaine ; or, c'est le principe contraire 
qui est, chez les Sémites, à la base de tout. 

La cause accessoire du révolutionnarisme de 
l'histoire sémitique réside également dans cet 
égalitarisme outrancier. Comment un État, néces- 
sairement hiérarchisé, pourrait-il subsister, si tous 
les hommes qui le composent demeurent rigoureu- 
sement égaux ? 

Ce qui frappe en effet, au cours de l'histoir 
sémitique, c'est la carence presque totale d'Eta 
organisés et durables. Certes, il y a eu des royau 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



77 



en Arabie, mais toujours à la périphérie, où, 
comme dans le Sawa d et le Yémen, s'exerçait 
l'influence étrangère, perse ou éthiopienne et 
byzantine. Et encore cette forme de constitution 
politique était-elle singulièrement inconsistante 
et instable. 

Doués de toutes les qualités requises pour 
former politiquement une nation et un État, ni 
les Juifs ni les Arabes n'ont su construire un monu- 
ment gouvernemental définitif. Toute l'histoire 
politique de ces deux peuples est profondément 
imprégnée d'indiscipline. Sans doute on peut 
admettre que des causes multiples aient pu déter- 
miner de tels mouvements, mais quelles que 
soient ces causes : politiques, dynastiques, raciales, 
économiques ou autres, leur nombre excède véri- 
tablement la normale, de sorte que l'on est amené 
à penser à une cause autre, une cause d'ordre 
psychologique. 

L'existence mouvementée et généralement éphé- 
mère des empires et royaumes créés par les Arabes 
ne doit pas être cherchée ailleurs. Il est même 
notable qu'Ibn Khaldoun, partant de cette cons- 
tatation, essaie d'établir toute une théorie selon 
laquelle la durée d'un Empire n'excède pas nor- 
malement deux siècles. 

C'est l'anarchie qui est, pour ainsi dire, le régime 
ordinaire d'un État arabe et les époques telles 
que le règne de Haroun ar Rachid ou le « procon- 
sulat » de Hadjdjadj, par leur exception même, 



NOMADES 



permettent justement de souligner l'effroyable 
confusion qui les précéda et les suivit. 

Il n'en est pas autrement chez les Juifs. Leur 
histoire nous donne des exemples non moins édi- 
fiants. Les reproches faits par les Juifs à Moïse, 
pendant la traversée du désert, sont, de ce que nous 
venons d'exposer, l'illustration vivante. Toute 
l'histoire juive postérieure, et sous les Prophètes 
et sous les Rois, et pendant la domination romaine, 
comme l'histoire arabe, est remplie à chaque pas 
de « mouvements populaires » dont la raison maté- 
rielle nous échappe. Bien plus, en Europe, au cours 
des et xxe siècles, le rôle joué par les Juifs 
dans tous les mouvements révolutionnaires est 
considérable. Et si en Russie les persécutions 
antérieures pouvaient à la rigueur expliquer cette 
participation, il n'en est plus de même en Hongrie, 
ni en Bavière ni ailleurs. Comme pour l'histoire 
arabe, il faut chercher l'explication de ces tendances 
dans le domaine de la psychologie - 



Le « Révolutionnarisme » exige, au moins dans 
sa technique, une très forte dose de 

allant de pair avec l'esprit de masse, de foule. 
Les différents individus, en principe autonomes, 
viennent se fondre, jusqu'à disparaître dans l'en- 
semble, et le « magma » ainsi créé prend un aspect 
entièrement différent des figures individuelles, 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



79 



chacune si caractéristique pourtant, qui primiti- 
vement le composaient. Ainsi l'histoire des deux 
grands peuples sémitiques, et leur évolution si 
lente, parfois même insensible, présente cepen- 
dant une suite ininterrompue de révolutions où 
l'on rencontre à chaque instant des compétitions 
de personnes, des bouillonnements de passions, de 
vastes mouvements des masses populaires. 



L'âme de la foule n'est représentée nulle part 
aussi bien que dans la « Conquête de Plassans » 
ou dans « Germinal s. Les agitations de foules que 
Zola décrit dans ces livres nous aident singulière 
ment à comprendre l'âme sémitique et la domi- 
nation psychologique de la masse par quelques 
individualités exaltées. 

De l'histoire politique des peuples sémitiques, 
ce qu'on pourrait appeler l'impérialisme est absent. 
Entre l'armée romaine, partant à la conquête 
des contrées lointaines, et les armées arabes qui, 
sous la conduite de Khalid Ibn el Wâlid, portent 
aux confins du monde alors connu la parole 
et l'enseignement de l'Envoyé de Dieu, une diffé- 
rence théorique irréductible subsiste. Les premiers 
cherchent la terre, les seconds ont pour but les 

(i) Il est à remarquer d'ailleurs que, de tous les peuples civilisés 
d'Europe, les plus révolutionnaires sont ceux qui, par le voisinage 
méditerranéen, sont les plus rapprochés des Sémites. 



8o 



NOMADES 



hommes. Les uns sont mus par l'intérêt, les autres 
par la Passion. 

On observe le même phénomène dans l'histoire 
interne : chez les Européens, les principales luttes 
ont pour cause les intérêts opposés, tandis que chez 
ce sont les passions opposées qui pro- 
duisent les grands courants nationaux, qui pro- 
voquent les révolutions, les coups d'État, les 
meurtres de souverains, etc. 

La saine base d'un État : intérêts opposés 
s'équilibrant en se combattant, manque. A sa 
place, des passions animant des masses populaires, 
passions dépourvues du correctif de la considéra- 
tion des réalités, passions s'égarant au gré des 
seuls facteurs psychiques..., ces facteurs qui- agitent 
les masses et qui font sombrer leur puissance maté- 
rielle pour des raisons que trouverait mystérieuses 
celui qui ne tiendrait pas compte des facteurs 
impondérables. 

Telle une aiguille de boussole, influencée par un 
orage magnétique imperceptible à nos sens, s'af- 
fole, égare le vaisseau qui se fie à ses indications 
et le perd dans les ténèbres de l'Océan. 



Un sentiment très vif de l'égalité, une pratique 
constante de ce principe, des tendances très mar- 
quées pour les formes sociales qui l'instaurent ou 
le rétablissent dans la vie groupée des individus, 
composent un des aspects les plus caractéristiques 
et les plus permanents de l'âme sémitique. Il 
serait néanmoins à cet égard incomplet si nous n'y 
joignions, cause ou conséquence de cet état d'es- 
prit, la prédominance de l'idée de Justice. 

Si l'on a pu affirmer que les religions sémitiques 
n'ont pas, à proprement parler, de contenu moral, 
c'est cependant à elles, il faut le reconnaître, que 
l'humanité doit le resplendissement de l'idée de 
Justice. 

Gardons-nous pourtant de confondre morale et 
justice. Le contenu moral d'une religion digne 
de ce nom résulte de l'idée de différence et dérive 
de la pénétration de la notion de valeur dans la 
« logique des solides » bergsonienne. 

Il n'en est pas de même de la notion de Justice, 
et particulièrement chez les Sémites, celle-ci opère 
sur un autre plan. Elle est l'équivalent, dans le 

6 



82 



NOMADES 



diéqiiide spirituel, de la notion d'égalité, et 
libre dans le monde matériel. 

On peut faire à ce sujet une remarque intéres- 
sante. Tandis que philosophes et métaphysiciens 
abondent en explications sur les origines de la 
morale, les auteurs, qui recherchent la base du 
droit pénal, lequel semble avoir son point de départ 
dans l'idée de Justice, hésitent au fond entre deux 
hypothèses seulement : la nécessité sociale ou bien 
l'idée d'équilibre dans l'univers, équilibre rompu 
par l'effet du crime et que le châtiment rétablit et 
redresse. 

On aura remarqué qu'envisagées à notre point 
de vue, ces deux thèses ne sont que deux faces 
d'un même concept, l'utilitarisme, rehaussé ou 
non de l'idée de justice. Mais ce qui est évident, 
c'est que l'idée de justice est le complément néces- 
saire de l'idée d'égalitarisme. 

Notons que, dans le concept sémitique, l'idée 
de justice subroge l'idée morale proprement dite. 
Nulle part cette subrogation n'apparaît aussi 
nette que dans le domaine linguistique. On con- 
naît la fixité des mots dans les langues sémitiques, 
tant au point de vue de leur forme que de leur 
sens. Or la racine ç d q, qui en hébreu exprime en 
même temps les trois notions d'aumône, de raison 
et de justice, se complique en arabe des notions 
de piété et d'amitié. Il est certain que la 
I de cinq sens, apparemment aussi 

, n'est possible que si, à l'origine, cette 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



83 



seule racine ç d q signifiait le bien pris dans son 
sens le plus large, dominé par la notion de 

justice. 

D'ailleurs, et le recoupement est intéressant, 
c'est l'idée de justice qui, concurremment avec le 
passionnalisme de la race, est à la base du révo- 
lutionnarisme juif. C'est en éveillant ce sentiment 
de justice que l'on peut déterminer l'agitation 
révolutionnaire. L'injustice sociale, qui résulte 
de l'inégalité sociale nécessaire, est cependant 
féconde : une morale peut la couvrir parfois, la 
justice jamais. 

Égalitarisme, idée de justice, passionnalisme 
déterminent et conditionnent le « 

». L'indiscipline et l'absence de la notion 
d'autorité favorisent son éclosion dès que V « objet » 
du révolutionnarisme fait son apparition. 

Mais « objet » — ce sont les biens : objet des 
luttes humaines depuis la plus haute antiquité - 
lutte éternelle pour leur possession et leur réparti- 
tion- 

C'est le communisme en lutte avec le principe 
de la propriété privée. 

On a dit avec juste raison que toute la civilisa- 
tion occidentale, .et même la civilisation tout 
court, est bâtie sur ce principe de la propriété 
RRy?^.i3^u^ràjWédass^ifftoifeiî*ig(/ffl!5) i 
droit civil. 

Dans l'ordre des besoins humains, qui satisfont 
les instincts profonds, permanents et immuables, 



84 



NOMADES 



dprès l'instinct-besoin delà conservation et celui 
la procréation, vient celui de la propriété. 

Le premier homme qui a clôturé le champ qu'il 
avait labouré doit occuper une place analogue à 
celle de l'homme qui, le premier, fit jaillir une étin- 
celle de feu. Droit civil et droit pénal ne font pas 
autre chose que garantir la satisfaction de ces 
trois besoins correspondant aux trois instincts 
primordiaux. 

La propriété est une sorte d'entité psycholo- 
gique. Elle comporte des degrés qui vont de la 
propriété parfaite, représentant un caractère 
complet de valeur absolue et permanente, pli 
in re proprietas, et aboutissant au simple usufruit 
héréditaire ou même viager. 

Le droit romain, fondement et modèle de tous 
les droits civils modernes, crée deux sortes de biens: 
les biens quiritaires, indispensables à la vie et 
réalisant le maximum de durée et de valeur ; les 
biens bonitaires, qui sont d'une valeur inférieure. 

Cette notion juridique qu'il y a des qualités 
de biens et, par voie de conséquence, des grada- 
tions dans le droit de propriété, est soulignée, 
dans le Code de Napoléon, par la distinction faite 
entre les immeubles et les meubles. Dans toutes 
les législations européennes jusqu'à ces tous der- 
niers temps, la supériorité des biens immeubles 
sur les biens meubles est affirmée. 

Seul le premier bien, l'immeuble, est le vrai 
bien, le bien par excellence ; l'aube n'est que 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



85 



bien relatif. Bon dans certaines circonstances de 
temps et de lieu, il peut donner satisfaction à cer- 
tains besoins ou procurer une somme de jouissance, 
mais il n'a pas de valeur propre, autonome. 

En somme, la supériorité véritable du bien 
immeuble sur le bien meuble réside dans le fait que 
la propriété immobilière peut se démembrer en 
propriété et usufruit, sans perdre sa substance 
même ; tandis que, dans les meubles, propriété 
et usufruit pratiquement coïncident. 

Nous avons déjà constaté précédemment l'ab- 
sence de propriété privée foncière et chez les 
Arabes et chez les Juifs. 

L'instinct même de propriété d'ailleurs, résul- 
tant de l'attachement à la glèbe, n'existe pas chez 
les Sémites — ces nomades — qui n'ont jamais 
possédé le sol, qui n'ont jamais voulu le posséder. 
De là leurs tendances communistes indéniables 
depuis la plus haute antiquité. Nous avons cité 
la législation biblique en matière de propriété 
foncière. L'Islam sémitique, dans la personne 
du Khalife 'Omar Ibn el Khattab, professe les 
mêmes idées. 'Omar ne ménage point les recom- 
mandations ni même les défenses itératives à ses 
fidèles d'acquérir des propriétés immobilières, 
champs, prairies, maisons dans la riche Syrie ou 
la plantureuse Mésopotamie. Un principe général 
se cache sous ces recommandations : c'est le com- 
munisme. Bien plus, 'Omar veut étendre ce 
communisme jusqu'à la propriété mobilière. 



86 



NOMADES 



Le Beith el Mal Trésor public, devait être le 
centre, détenteur et dispensateurs de toutes les 
richesses, en dehors de tout autre titulaire. 

C'est lui qui devait servir les pensions à tous les 
Arabes, à tous les Musulmans, à toutes les per- 
sonnes communiant dans la même foi, combattant, 
pour la même cause, serviteurs du même idéal. 

C'est là la pensée profonde de 'Omar, éminem- 
ment et exclusivement communiste. Et en élargis- 
sant la question, il suffirait de citer des textes 
nombreux et pertinents pour démontrer que toute 
la tendance, en politique intérieure, chez ce Kha- 
life, si représentatif de l'esprit arabe pur, était 
nettement socialiste. Certaines pratiques le con- 
firment d'une manière absolue. 

La réaction Kharedjite, dont nous avons sou- 
ligné déjà le caractère profondément démocra- 
tique et égalitaire, avait aussi des tendances com- 
munistes. 

En ce qui concerne les Juifs, leur rôle dans le 
socialisme mondial est à tel point important 
qu'il n'est pas possible de le passer sous silence. 
Ne suffit-il pas de rappeler les noms de grands 
révolutionnaires juifs du et du xxe siècle, 
les Karl Marx, les Lassalle, les Kurt Eisner, les 
Bela Kuhn, les Trotzky, les Léon Blum, pour que 
les noms des théoriciens du socialisme moderne 
se trouvent ainsi mentionnés ? S'il n'est pas pos- 
sible de déclarer le bolchévisme, pris globalement, 
comme une création juive, il n'en reste pas moins 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



87 



vrai que les Juifs ont fourni plusieurs chefs au 
mouvement maximaliste, et qu'en fait ils y ont 
joué un rôle considérable. 

Les tendances des Juifs au communisme, en 
dehors de toute collaboration matérielle à des orga- 
nisations de partis, quelle confirmation éclatante 
ne trouvent-elles pas dans l'aversion profonde 
qu'un grand Juif, qu'un grand poète, Henri Heine, 
éprouvait pour le droit romain Les causes sub- 
jectives, les causes passionnelles de la révolte de 
Rabbi Aqiba et de Bar Kocheba de l'an 70 après 
J.-C, contre la Pax Romana et la Jus Romanum, 
comprises et ressenties, subjectivement, passionné- 
ment par un Juif du siècle, qui apparem- 
ment n'avait conservé aucun lien avec sa race 1 

Et les révolutionnaires juifs et les commu- 
nistes juifs qui s'attaquent au principe de la 
propriété privée, dont le monument le plus solide 
est le Codex Juris Civilis de Justinien, de Vul- 
pien, etc., font-ils autre chose que leurs ancêtres 
qui résistaient à Vespasien et à Titus 

En réalité, ce sont « les morts qui parlent » 



Cet enthousiasme passionnel pouvait mener 
très loin, jusqu'au bout, jusqu'à la fin : il pou- 
vait déterminer la disparition de la race par une 
succession de folies mortelles. Cette sorte de délire 
provoqué et entretenu par l'abus des passions 
violentes, pouvait, à la longue et par sa seule action 
renouvelée, déterminer des phénomènes funestes, 
à la façon d'accès répétés de delirium tremens. 
Mais cette intoxication avait son antidote, et ce 
désordre de la pensée trouva son correctif dans la 
conception et la pratique d'un utilitarisme posi- 
tif. La considération précise de l'utilité des choses 
coexiste, dans l'âme sémitique, avec le lyrisme 
désintéressé et dangereux des passions, et la fré- 
nésie des abstractions n'exclut pas 

de l'intérêt. Égaré parfois dans le ciel, le 
Sémite ne perd cependant pas la notion de la terre, 
de ses biens et de ses profits. Tout au contraire. 
L'utilitarisme, tel est l'autre pôle de l'âme sémi- 
tique, et que l'on ne crie pas à la contradiction 
Le même mot français ne désigne-t-il pas la 

des plus nobles pensers et du lucre le plus 
mesquin ? Tout, disons-nous, dans le Sémite, est 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



89 



: d'idées et d'affaires, et, sous ce dernier 
rapport, quel hymne vigoureux n'a-t-il pas chanté 
à la glorification de l'intérêt terrestre ! 

La création, l'origine de cet utilitarisme est 
pour ainsi dire automatique. La résistance, dans le 
domaine de la physique, n'est-elle pas égale à 
la pression, et la réaction ne s'équilibre-t-elle pas 
avec l'action ? 

La naissance de l'utilitarisme était une nécessité 
naturelle. Il est la résultante d'un parallélogramme 
de forces : absence de propriété foncière privée 

— sens de la vie, éternisé dans la race. 

Au point de vue psychologique la propriété 
foncière privée se décompose en deux éléments. 
La propriété elle-même et l'amour qu'on lui porte 

— lopin de terre pour le paysan, dont l'expression 
la plus haute, la plus désintéressée, la plus spiri- 
tualisée est le patriotisme — et la jouissance 
que l'on en tire, les avantages que la propriété 
procure et qui sont l'objet de nos recherches. 
Cet amour-là et cette cupidité-ci se combinent 
harmonieusement dans l'âme d'un terrien. 

Chez le Sémite, chez le Juif, le patriotisme 
terrien comme son expression microscopique 
l'amour d'une parcelle de la glèbe, n'existe pas. 
Le volume de l'âme est une constante : des deux 
éléments, en l'absence du premier, le second 
envahit tout. Les choses ne sont pas envisagées 
en elles-mêmes, mais au point de vue de l'intérêt, 
de l'avantage que l'on peut en tirer. 



90 



NOMADES 



L'autre côté du parallélogramme est le sens 
de la vie, éternisé sans la race. Les Tusculanes de 
Cicéron, comme l'expression française : toul est 
perdu, fors l'honneur, indiquent dans la hiérarchie 
des valeurs la place prépondérante occupée par 
l'honneur à l'égard de la vie. 

C'est le contraire chez les Sémites : la vie est à 
la première place de leurs valeurs. Tout lui est 
subordonné et tout est permis, tout est encouragé 
qui la facilite, la rend plus agréable plus attrayante, 
plus digne d'être vécue. Et si la femme adultère, 
d'après la loi mosaïque, doit être lapidée, c'est qu'il 
s'agit encore de la sauvegarde supérieure de la vie : 
la pureté de la race. 

Ainsi ces deux éléments organiques de l'âme 
sémite concourent à la création du finalisme utili- 
taire. Leurs résultats convergent et leur confluent 
donne l'utilitarisme. 



De cette disposition de l'esprit qui consiste à 
ne pas mépriser l'existence des biens de ce bas 
monde, mais à en désirer l'acquisition pour la 
puissance intrinsèque que celle-ci confère, de nom- 
breux exemples existent, de nombreuses tendances 
persistent, qui prouvent et fortifient cet élément 
du concept sémitique. 

Lisez le Décalogue. Ses prescriptions impé- 
rieuses font dépendre directement l'abondance, 



ESSAI SUR LAME JUIVE 



91 



ou la prospérité de la race, de la piété bien com- 
prise, utilitaire, intéressée, de ses membres. On 
s'est universellement extasié sur la beauté morale 
des préceptes énoncés à la conscience humaine. 
Chateaubriand, qui dans son Génie du Christia- 
nisme a aperçu et exalté certains aspects du Génie 
du Sémitisme, a été parmi les laudateurs l'un des 
plus éloquents et des plus harmonieux. Qui ne con- 
naît le magnifique tableau de Moïse, héraut de 
Dieu, promulguant les Dix Commandements : 

Voyez cet homme qui descend de ces hauteurs brû- 
lantes. Ses mains soutiennent une table de pierre sur 
sa poitrine, son front est orné de deux rayons de feu, 
son visage resplendit des gloires du Seigneur, la ter- 
reur de Jéhovah le précède : à l'horizon se déploie la 
chaîne du Liban avec ses éternelles neiges et ses 
cèdres fuyant dans le ciel- Prosternée au pied de la 
montagne, la postérité de Jacob se voile la tête dans la 
crainte de voir Dieu et de mourir. Cependant les ton- 
nerres se taisent et voici venir une voix : Écoute, ô 
Israël, etc. (i)... 

Mais c'est ce même Chateaubriand qui, dans son 
commentaire sur ces commandements, ajoute à 
l'un d'eux — le cinquième, amour filial — une 
glose où se dénonce la notion utilitaire. 

Rien, constate-t-il en effet, n'est plus admirable, 
dans leur simplicité pleine de justice, que ces lois 

(i) Chateaubriand, Génie du Christianisme, première partie, 
livre II, chap. iv. Nous ne relèverons pas le spectacle du Liban et de 
ses cèdres fuyant dans le ciel, — vus du Sinaï, séparés par quelque 
Boo kilomètres. 



morales des Hébreux. Les Païens ont recommandé 
d'honorer les auteurs de nos jours : Solon décerne la 
mort au mauvais fils. Que fait Dieu ? Il promet la vie 
à la piété filiale. Ce commandement est pris à la source 
même de la nature. Dieu fait un précepte de l'amour 
filial ; il n'en fait pas un de l'amour paternel ; il savait 
que le fils, en qui viennent se réunir les souvenirs et 
les espérances du père, ne serait que trop souvent aimé 
de ce dernier : mais au fils il commande d'aimer, car 
il connaissait l'inconstance et l'orgueil de la jeunesse. 

Qu'est-ce à dire ? sinon, aux termes de cette 
sentimentale exégèse, que l'intérêt seul explique 
simultanément et l'omission de l'amour paternel 
en tant que précepte et l'obligation de l'amour 
filial, par contre, dans les articles de loi du Déca- 
logue ; et n'est-ce pas encore l'intérêt qui recom- 
mande l'observation de cette dernière obligation : 

Honore ton père et ta mère, afin que tes jours soient 
longs sur la terre. 

Voici une obligation dépourvue de sanction 
(et il ne suffirait pas de constater qu'elle est natu- 
relle), mais par surcroît facilitée par l'octroi d'une 
prime ; voici l'amour filial, l'intensité de l'amour 
filial, imposé à l'intérêt personnel comme fonction 
et proportion de l'existence,... comme condition 
de la durée plus ou moins grande de l'existence, 
de la vie, le bien le plus précieux, quoi qu'on dise. 
L'amour filial, assurance de longévité. 

Utilitaires également les ultimes recommanda- 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



93 



tions de Moïse, avant de quitter l'Egypte, « d'em- 
prunter » aux Egyptiens leurs objets d'or et d'ar- 
gent. 

Utilitaires aussi les prescriptions si détaillées 
et si réalistes des paradis talmudique et musul- 
man (I). Les bonheurs qui composent l'éternelle 
félicité y sont présentés comme la contre-partie, 
la compensation, le paiement de la foi dans ce 
monde, comme les intérêts qui viendraient rému- 
nérer, à un taux avantageux, le capital de vertu 
aliéné sur terre à fonds perdus. Et notons, en 
passant, pour le contraste antisémitique, la dis- 
crétion de l'apôtre Paul qui s'emploie à détourner 
les Chrétiens de toute curiosité (il n'est pas de 
curiosité désintéressée) touchant la nature des 
joies promises aux justes dans le ciel. 

Utilitaire bien davantage encore cette allu- 
sion de Maç'oudi aux Arabes préislamiques qui 
disaient (2) : 

Nous ne connaissons pas d'autre vie que celle de 
ce bas monde, nous mourons et nous vivons, et le 
temps seul nous ravit l'existence. 

Paroles à rapprocher de ces autres, représenta- 
tives d'un état d'esprit contre lequel fulminaient 
les prophètes d'Israël : « Mangeons et buvons, car 
demain nous serons morts. » 

(1) Le nombre des fleuves de lait ou d'huile y est spécifié, ainsi 
que toutes les délices que l'on y éprouve. On sait en quoi consiste 
le paradis musulman... 

(2) Maç'oudi, P airies d 'or S. 



94 



NOMADES 



Adeptes de l'utilitarisme, enfin, ces types 
d'hommes d'affaires, dont la psychologie sémi- 
tique s'est perpétuée de nos jours, depuis les 
« coupeurs de routes » arabes (qat'y a-et-tari) 
jusqu'aux impies Juifs qui, négligeant les pieuses 
études et les méditations, s'adonnent au négoce, 
aux opérations de lucre, aux finances, les BJshaïm, 
pour qui les biens de ce monde sont plus attrayants 
que ceux de l'autre Q. 

Certes, le rapport que nous venons d'établir 
entre un brigand bédouin et un financier juif 
contemporain peut sembler tout au plus piquant. 
Cependant sous l'apparente irrévérence du rap- 
prochement, que certains pourraient imputer à 
la malignité outrancière d'un esprit satirique, se 
cache une vérité profonde. L'utilitarisme qui est 
le trait commun à l'un et â l'autre de ces indi- 
vidus ne résulte pas de la simple constatation d'un 
certain nombre de faits existants : c'est un système, 
c'est une théorie, de caractère quasiuniversel. 

De l'utilitarisme considéré comme système, 
un des plus grands esprits en étendue, en profon- 
deur, en hauteur, du siècle passé, H- de Balzac, 
eut l'intuition quand, dans ses Petites Nouvelles, 
il posait la question de savoir si l'honorabilité, 
la probité, la fidélité à la foi jurée, ces plus belles 
vertus humaines, ne sont pas autre chose que des 

(s) Constatons que si d'ordinaire le juif est représenté comme le 
type de l'homme d'affaires ou du financier, parmi les Juifs qui ont 
conservé la pureté naturelle, ce Juif-là est d'un ordre inférieur qui 
cède le pas au poète, au savant, au docteur de la Loi 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



95 



procédés d'une efficacité commerciale supérieure, 
comme d'autres vertus pourraient n'avoir pour 
point de départ et pour but que l'opportunité (i). 

Là se concentre tout le sens de l'utilitarisme : 
objet, moyen et but, tous éléments considérés 
dans leurs aspects purement matériels. 

Évidemment — nous le concédons à ceux que 
cette affirmation pourrait contrister — entre un 
« coupeur de routes », qui enlève aux passants 
leurs brebis ou un « chapelet de chameaux », et un 
homme d'affaires moderne, la différence paraît 
considérable. La proportion, cependant, est la 
même que, dans l'ordre biologique, entre une 

organique et un organisme supérieur- Dans un 
cas, l'action est d'une simplicité parfaite ; dans 
l'autre, au contraire, elle est d'une très grande 
complexité, avec une multitude de facteurs, 
chacun agissant à part et réagissant sur les autres. 
Mais ce qui lie les deux faits, c'est que brigand et 
financier cherchent toujours un résultat et ne 
cherchent même que cela. C'est le triomphe de 
la finalité. Pour eux, la pensée de Pasteur, que 
tout effort est un but en soi, n'a pas de sens. 
Ici, au contraire, le moindre effort ne connaît 
pas de désintéressement. Il tend à un but parti- 
culier qu'il atteindra bon gré mal gré. Moyens et 

(r) Sans parler de La Rochefoucauld, qui, sous le terme plus noble 
d'amour-propre, reconnut les sources déguisées de l'intérêt, mettons 
en parallèle, comme décrivant l'Utilitarisme, cette pensée de Vau- 
t venargues : « L'utilité de le vertu est si manifeste que les méchants 
la pratiquent par intérêt. » 



NOMADES 



but ne se confondent pas : l'Idée de but pré- 
domine. 



En face du passionnalisme, cet enthousiasme 
illogique, l'utilitarisme, avons-nous affirmé, repré- 
sente l'autre pôle de l'âme sémitique. Il ne faut 
pas considérer dans l'utilitarisme que son côté 
sec et dur, inaccessible à aucun sentiment tendre, 
en dehors du but à atteindre. Pour comprendre 
toute sa grandeur et ses conséquences, il faut 
reconnaître que c'est cette idée-force qui donne, 
en l'absence de la logique vacillante, un guide 
absolument sûr et infaillible dans la vie. L'uti- 
litarisme est le facteur de la vie de l'individu- Il 
est également le facteur de la vie, de la perpétuité 
de la race. 

Le but de cette idée-force, ce n'est pas douteux, 
est l'homme lui-même, sa vie, son existence. 
Elle le contraint à reconnaître, au plus profond de 
son for intérieur, la nécessité de la vie, de l'exis- 
tence, nécessité impérieuse, contre laquelle rien 
ne prévaut. 

Ainsi ne verra-t-on pas chez les Arabes, ni 
chez les Juifs de Flagellants. Bien que l'exalta- 
tion religieuse puisse atteindre un haut degré, 
le fanatisme le plus frénétique n'aboutira pas 
chez eux à l'autocastration, et les formes parti- 
culières du masochisme religieux hindou leur 



ESSAI SUR L'ÂME JUIVE 



97 



resteront toujours inconnues. Il en est de même 
pour le suicide. Que l'on se rappelle le rôle joué 
par le suicide dans l'antiquité gréco-romaine 
et même dans les temps plus modernes. Or, dans 
toute la littérature arabe on ne cite pas un seul 
cas de suicide (i). 

Le Talmud, de son côté, ne voit au suicide 
qu'une seule cause possible : la folie, la démence. 
L'hébreu n'a pas de mot propre pour exprimer 
le mot : suicide, l'arabe non plus et c'est 
une périphrase que l'on est obligé d'employer. 
C'est dans cette négation du suicide que l'on 
aperçoit tout le prix qui est attaché à la vie 
humaine. C'est la vie qui est le but suprême, il 
n'y a qu'elle qui mérite attention. 

Aussi dans la religion juive, cette cristallisa- 
tion parfaite de l'Esprit sémitique dans sa forme 
antique, le souci de la vie humaine, est poussé au 
plus haut degré. 

La valeur qu'on attache à une âme dans Israël 
est immense ; pour la sauver, on peut sacrifier 
tout et même transgresser les prescriptions de 
la Loi. Si aucune condamnation à mort n'a été 
prononcée pendant la durée d'un Sanhédrinat, 
le Sanhédrin était béni et glorifié. 

L'aboutissement de rutilitarisme, et en même 
temps et malgré l'antinomie apparente, l'aboutis- 
sement du spiritualisme sémitique, tel qu'il s'ex- 

(i) Nous uoyous que ce fait n'a jamais enclore été mentionné cf 
cependant on ne. saurait trop exagérer Son importance. 

NOMADES 



98 



NOMADES 



prime dans les Psaumes, dans le livre de Job, dans 
le Qoran ou dans les ZaçaM c'est le culte de 
l'homme souverain. De ces poèmes, l'homme 
est le seul sujet, il en est le seul objet, à rencontre 
de tous les autres. 

Cette possibilité de se détacher des contin- 
gences de la logique, pour se créer une vie inté- 
rieure intense, ce que Renan appelle l'intolérance 
sémitique, est bien l'absorption totale de l'homme 
en lui-même, avec mépris pour tout ce qui n'est 
pas lui-même. La logique des solides n'existe pas 
pour les Sémites, aussi cherchent-ils ailleurs la 
base de leur métaphysique et la trouvent-ils dans 
le culte de la vie humaine et de l'homme. 

Ce culte de l'homme, en passant par celui des 
ancêtres, mène à celui de la tribu, puis de la race. 
Les religions sémitiques ne sont que la spirituali- 
sation déificatrice de la race, du jus sanguinis, 
ou, selon l'expression d'Ibn Khaldoun, « esprit 
de corps ». 

La faculté spiritualiste de l'âme sémitique 
crée un symbole mental suffisamment puissant, 
pour faire vibrer en d'autres âmes les cordes 
correspondantes. Et pour de telles vibrations, 
trois ou quatre millénaires paraissent un temps 
bien court. 

De là sont nées et la Stabilité et la Solidarité 
juives, qui ne sont au fond que la même chose. 



Au début tout était con- 
fondu ; l'intelligence vint qui 
mit chaque chose à sa place- 

ANAXAGORE. 

Ici, arrêtons-nous. Contemplons le chemin par- 
couru et mesurons notre pensée. Qu'avons-nous 
trouvé dans le concept sémitique ? Peu de chose, 
en vérité. Nous avons montré aussi simplement 
que possible quelques tribus de nomades, Arabes 
ou Juifs, déambulant avec leurs tentes pour un 
campement provisoire, rebelles à l'appel du sol, 
dédaigneux des leçons de l'expérience, enthou- 
siastes de liberté, laissant régner l'indiscipline 
dans la conduite intérieure de leur esprit et de 
leur groupement social, incapables de mener à 
bien de grandes entreprises, voués aux échecs 
les plus lamentables, obligés instinctivement, pour 
perpétuer la race, de compenser le périlleux désin- 
téressement du support foncier par la pratique 
d'un utilitarisme averti. 

Voilà ce que l'analyse et l'histoire nous ont 
permis de reconnaître dans le concept sémitique- 
Piètre inventaire, constatons-le, plus indigent 
encore qu'on ne le croit, mais dont l'exception- 
nelle richesse est de se concentrer en un" seul 
article, en une seule idée : l'exaltation de la race 



100 NOMADES 



par la notion d'égalité. Uunilé, l'austère et stérile 
unité : tel est l'indestructible cachet du concept 
sémitique, l^a non-différenciation, dans tous les 
ordres : psychologique, social, politique, linguis- 
tique, artistique, religieux, telle est en définitive 
la marque de l'âme sémite. 

Le Sémitisme est un concept non différencié 
à tous les égards, de la même façon que l'anti- 
sémitisme est un concept différencié. Il ne nous 
reste plus qu'à démontrer la valeur de cette affir- 
mation. 



Mais une notion négative, comme celle de non- 
différenciation, s'étendant sur tant de domaines, 
qu'est-elle donc ? 

Des exemples puisés un peu partout vont nous 
l'expliquer mieux qu'une définition toujours trop 
étroite. 

a) Différenciation individuelle. — Aristote déve- 
loppe l'idée de l'inégalité des hommes entre eux, 
la trouve juste, bonne et légitime, et élève l'escla- 
vage à la hauteur d'un principe. De même Rome. 
De même le Moyen Age avec sa notion du noble 
et du manant ou vilain. Dans les temps modernes, 
les opinions gobiniennes soutiennent la même 
thèse. Et ses théories sur l'inégalité des races 
n'ont-elles pas cours actuellement encore en Alle- 
magne, en Angleterre et surtout aux États-Unis 
d'Amérique ? 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



b ) Différenciation religieuse. — Nous la trouvons 
dans le dualisme religieux de la Perse avec le prin- 
cipe du Bien et le principe du Mal, le polythéisme 
de toutes les nations européennes procédant de 
la Grèce et de Rome. 

Dans le Christianisme, la Sainte-Trinité et le 
culte voué à la Vierge compliquent et obnubilent 
la notion d'Unité. Les anges, sorte de divinités 
inférieures ou intermédiaires entre le divin et 
l'humain, et puis les Saints, toute une institution 
faisant le pont entre l'humanité ordinaire et les 
éléments supérieurs. 

c) Différenciation sociale. — Elle trouve son 
expression la plus intégrale dans les institutions 
romaines. Elles offrent l'image d'un immense 
monument aux lignes logiques et harmonieuses, 
rien ne manquant, rien n'étant de trop ! Puis- 
sance qui repose sur la diversification judicieuse 
et indispensable, puisant sa force dans sa pluralité 
même. La société romaine est fortement hiérar- 
chisée ; les classes sociales nettement différenciées ; 
tout dans sa variété concourt pour former un 
ensemble indestructible. 

d) Différenciation juridique. — Elle a emprunté 
le moule rigide de la procédure romaine avec ses 
le gis acliones variées, dans lequel coule librement 
le contenu vivant du droit ; vivant, donc changeant, 
s'adaptant à la vie, à sa diversité, à sa com- 
plexité. C'est cet ensemble, fait du rigide et du 
souple, qui donne au droit romain sa force non 



102 



NOMADES 



surpassée, comme, dans le corps humain, c'est le 
judicieux mélange d'os et de chair qui met en 
valeur la force matérielle et la beauté plastique. 

e) Différenciation politique. — La Féodalité la 
montre pleinement avec l'institution de la noblesse 
héréditaire au Moyen Age. C'est l'époque des luttes 
entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, 
car cette idée qu'il n'y a pas de confusion possible 
entre le spirituel et le temporel survivait toujours 
dans la conscience des masses populaires et l'idée 
d'une interpénétration possible entre les deux pou- 
voirs n'a pu germer dans la conscience européenne. 

A cette différenciation, plus tard, Montesquieu 
apporte une magnifique consécration par sa 
théorie sur la séparation des pouvoirs : judiciaire, 
législatif, exécutif. Les idées sont simples, mais ce 
sont des idées-forces. La vie est un mouvement 
continu ; pour que ce mouvement ne soit pas désor- 
donné, il faut que plusieurs forces agissent en se 
contre-balançant, de telle sorte qu'une harmonie 
s'établisse entre elles. Les divers pouvoirs légis- 
latif, exécutif, judiciaire, ont chacun sa propre 
« sphère d'influence ». C'est leur action harmo- 
nieusement conjuguée qui crée l'ensemble puis- 
sant de l'État moderne. 

J) Différenciations fragmentaires. — Telle est 
celle de l'Église catholique, modèle du genre diffé- 
rencié. Telle l'Armée, merveilleusement agencée, 
avec des organes multiples et variés, à fonctions 
et à destinations diverses, se développant indé- 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



103 



pendamment l'un de l'autre, mais concourant 
harmonieusement au même but, 



Que signifient ces exemples et quel but 

en les citant ? La vie est un perpétuel mouve- 
ment et, par conséquent, changement. Pour que ces 
mouvements, ces évolutions, puissent avoir lieu, 
il est nécessaire qu'il n'y ait pas identité, égalité, 
car alors manquerait la raison même du mouve- 
ment et de l'évolution. 

Ainsi, s'il n'y avait de poids sur aucun des 
fléaux de la balance, ou si tous les deux étaient du 
même poids, aucun mouvement ne se produirait. 

Si le soleil chauffait d'une façon absolument 
identique toutes les mers, il n'y aurait pas de 
courants marins. 

Si dans la nébulosité primitive la matière 
unique avait été répartie d'une façon rigoureuse- 
ment homogène, jamais le noyau qui donna nais- 
sance au système solaire et à la vie organique ne 
se serait formé. 

Le principe de la machine à vapeur est fondé 
sur un écart de température, et toute l'électricité 
appliquée, sur la différence des potentiels. 

Le monde n'est en somme qu'une quantité 
énorme de vases communiquants. Pour qu'il y 
ait vie, mouvement et évolution, il est indispen- 
sable que les contenus ne soient pas égaux, 



r04 



NOMADES 



Déjà Héraclite disait iLGsv2Gt na et il entre- 
voyait que la vie est représentée essentiellement par 
le mouvement, c'est-à-dire variabilité et variations, 
diversité et différence, en un mot hétérogénéité dans 
le temps et dans l'espace. Ces vérités exactes dans 
le monde physique, le sont également dans la 
vie organique et dans la vie des individus. Elles le 
sont encore dans la vie des sociétés humaines. 

Diversité et, partant) inégalité sont le premier 
et le seul moteur de toutes nos actions. Car qu'est- 
ce donc l'intérêt personnel, unique facteur de 
l'immense développement de l'humanité, sinon 
un effort invincible et irrésistible pour passer d'une 
inégalité inférieure à une inégalité supérieure ? 

Le travail lui-même n'est que du mouvement 
raisonné. Et c'est l'inégalité de la vie qui en donne 
la raison en déterminant les actions humaines et 
en suscitant les énergies. Anatole France ne 
qualifie-t-il pas l'inégalité de divine ? 

Mais pour comprendre pleinement la resplen- 
dissante, l'infinie, la majestueuse fécondité de la 
non-égalité, nous allons prendre un exemple. Un 
exemple misérablement petit d'inégalité purement 
matérielle, simplement quantitative, et nous 
apercevrons des perspectives dont les limites se 
confondent avec l'infini. 

Si vous faites cette supposition, que tous les hommes 

3ui peuplent la terre, sans exception, soient chacun 
ans l'abondance, que rien ne leur manque, j'infère 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



105 



de là que nul homme qui est sur la terre n'est dans 
l'abondance, et que tout lui manque : il n'y a que 
deux sortes de richesses, et auxquelles les autres se 
réduisent, l'argent et les terres : si tous sont riches, 
qui cultivera les terres et qui fouillera les mines ? Ceux 
qui sont éloignés des mines ne fouilleront pas, ni ceux 
qui habitent des terres incultes et misérables ne pour- 
ront en tirer des fruits ; on aura recours au commerce, 
et on le suppose : mais si les hommes abondent de biens, 
et que nul ne soit dans le cas de vivre par son travail, 
qui transportera d'une région dans une autre les lin- 
gots et les choses échangées ? Qui mettra des vaisseaux 
en mer ? Qui se chargera de les conduire ? Qui entre- 
prendra des caravanes ? On manquera alors du néces- 
saire et des choses utiles ; s'il n'y a plus de besoins, 
il n'y a plus d'arts, plus de sciences, plus d'invention, 
plus de mécanique. D'ailleurs cette égalité de posses- 
sions et de richesses en établit une autre dans les con- 
ditions, bannit toute subordination, réduit les hommes 
à se servir eux-mêmes et à ne pouvoir être secourus 
les uns des autres, rend les lois frivoles et inutiles ; 
entraîne une anarchie universelle ; attire la violence, 
les injures, les massacres, l'impunité. 

Si vous supposez, au contraire, que tous les hommes 
sont pauvres, en vain le soleil se lève pour eux sur 
l'horizon, en vain il échauffe la terre et la rend féconde, 
en vain le ciel verse sur elle ses influences, les fleuves 
en vain l'arrosent et répandent dans les diverses 
contrées la fertilité et l'abondance ; inutilement la 
mer laisse sonder ses abîmes profonds, les rochers et 
les montagnes s'ouvrent pour laisser fouiller dans leur 
sein et en tirer tous les trésors qu'ils y renferment. 

Mais si vous établissez que de tous les hommes répan- 
dus dans le monde, les uns soient riches et les autres 
pauvres et indigents, vous faites alors que le besoin 
rapproche mutuellement les hommes, les lie, les récon- 



lo6 



NOMADES 



cilié ; ceux-ci servent, obéissent, inventent, travail- 
lent, cultivent, perfectionnent ; ceux-là jouissent, 
nourrissent, secourent, protègent, gouvernent : tout 
ordre est établi, et Dieu se découvre. 

Une certaine inégalité dans les conditions, qui 
entretient l'ordre et la subordination, est l'ouvrage 
de Dieu ou suppose une loi divine (I)~. 

* 

Que par un effort violent de l'imagination on 
étende ce principe de l'inégalité au domaine quali- 
tatif, au domaine spirituel et au domaine moral, et 
l'on aura « réalisé » à la fois et l'infinie fécondité 
du principe différencié non égalitaire et l'inson- 
dable abîme qui sépare ce principe du principe 
sémitique. 

Car celui-ci nous apparaît maintenant dans sa 
pleine clarté, c'est la non-différenciation, l'égali- 
tarisme. C'est la clef de voûte du système, le point 
idéal de l'intersection de l'Espace et du Temps. 
C'est la vérité presque matérialisée, presque pal- 
pable, einsteinienne. 

Mais expliquons-nous. 

** 

1 

ESPACE. — Non-différenciation, égalitarisme, 
identité. Les trois idées n'en font qu'une seule, 

(1) La Bruyère, Les Caractères- « Des esprits forts », in fine. Contrai- 
rement à ce que pense M. G. Lanson, la pensée de La Bruyère est 
ici d'une profondeur philosophique qui n'est pas loin d'égaler Pascal. 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



107 



d'une homogénéité parfaite, atomique voudrait-on 
dire. 

Dans le phénomène physique de l'endosmose 
il y a tendance vers l'égalisation. Le résultat de 
l'égalisation est 1' « unitarisme » : identité des 
liquides, de leur couleur, de leur tension, de leur 
composition. Des deux côtés de la cloison mem- 
braneuse les liquides sont identiques, égaux en 
qualité, leur matière en deçà et au delà est Une, 
la même. 

Rien ne permettra mieux de saisir le processus 
même de cette endosmose que la vie : d'un yiddisch. 
A côté de la pérennité de l'hébreu il y a des yid- 
disch et le parallélisme est rigoureux avec l'arabe 
littéral, éternel et immuable, et les innombrables 
dialectes dont l'aire de dispersion va de l'océan 
Atlantique jusqu'aux îles de la Sonde. 

Le yiddisch allemand du Ghetto de Vilna n'est 
pas le même que celui de Kowno et celui parlé 
par les Juifs de Lemberg diffère considérablement 
de celui parlé à New-York par les Juifs immigrés. 

Le yiddisch arabe de Bagdad (car à côté des 
yiddisch allemands il existe des yiddisch espagnols 
et des yiddisch arabes et d'autres) n'est pas le même 
que celui parlé encore dans certains quartiers 
d'Alger. Des mots de toutes provenances, de 
toutes formations y grouillent qui créent une 
masse magmateuse, sans règles, ni grammaire 
ni syntaxe, sans bornes, indistincte, obscure, 
indifférenciée. 



Io8 



NOMADES 



* 

Renan, dans son Histoire Générale des langues 
sémitiques, fait cette remarque qu'il est, pour ainsi 
dire, impossible d'appliquer au Sémite un quali- 
ficatif positif. Il n'explique pas cette impossi- 
bilité et se borne à dire que diversité, variété, 
pluralité sont incompatibles avec le concept sémi- 
tique unitaire. 

Arabes, Juifs, Sémites sont « Égaux ». L'inéga- 
lité humaine ne peut exister que chez les gens 
cultivant la terre. Seule la culture est le véritable 
travail qui permet de distinguer le travailleur 
du fainéant, l'homme courageux du paresseux. 
Seul le travail a permis d'acquérir la première 
fortune, de l'acquérir et de la conserver. Car on ne 
conserve que ce que l'on a acquis avec peine, 
après de multiples efforts. 

Acquérir, conserver, transmettre, c'est là toute 
la propriété. Les travailleurs ont acquis, conservé, 
transmis, tandis que les paresseux, s'ils ont pu 
acquérir, n'ont pas su conserver, ni transmettre. 
Ainsi chez les travailleurs, l'inégalité individuelle 
a engendré l'inégalité sociale, qui est la différencia- 
tion sous une de ses formes. 

Le Sémite, Arabe ou Juif, est héréditaire- 
ment « paresseux » : d'où sa prédilection pour 
les opérations spéculatives ou spéculatrices ; 
sciences, lettres, philosophie, poésie lyrique ou 
commerce et bourse. Nul goût pour l'agriculture, 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 

ni pour les professions exigeant un effort physique. 

Les hommes sont égaux. Dans une tribu arabe, 
il y a 15oo ans comme aujourd'hui, on retrouve 
toujours cette masse grouillante et fluide, sans 
cadres et sans retenue. Les hommes, dans la tribu, 
tantôt sont chefs, tantôt rentrent dans le rang. 

Il n'y a pas non plus de cadres sociaux ; il y a 
allégeance à une tribu, mais les cadres de cette 
tribu ne sont nullement rigides. On passe comme 
on veut d'une tribu à une autre. Chez les Juifs, 
cette homogénéité est toute pareille. Du haut en bas 
de l'échelle sociale, les hommes, à égalité de savoir, 
sont pour ainsi dire interchangeables. Aucune 
cristallisation, par famille ou par souche, ne se 
produit comme il arrive d'ordinaire dans les grou- 
pements humains vivant isolément (1). La notion 
de valeur ne se rencontre sur aucune individualité 
qui concrétiserait, qui symboliserait la masse. 
Diffuse, attribuée à chacun par part égale, cette 
notion reste forcément à l'état d'idée et, comme 
telle, elle est une, de même que la race. 

A l'avènement d'un État, l'absence de différen- 
ciation sera toujours la cause de la confusion du 
législatif, du judiciaire, de l'exécutif, du spirituel, 
du temporel. Cela mène à la théocratie, où la défi- 
nition politique du citoyen coïncide toujours avec 
sa définition religieuse. 



(i) Dans son beau libre Napoléon et Tes juifs, M. Anchel cons- 
tate que les; juifs du rite allemand « étaient arrivés au me siècle 
avoir de noms de famille proprement dits s. 



110 



NOMADES 



La théocratie est le plus grandiose monument 
d'unitarisme qu'on ait jamais élevé, et c'est chez 
les Juifs comme chez les Arabes musulmans qu'elle 
a rencontré son expression la plus absolue. 

Cet unitarisme répondait en effet au voeu le 
plus profond de la race. Quand les nécessités de la 
vie politique de l'État juif ont poussé à la sépara- 
tion du temporel et du spirituel, les Prophètes 
ont tonné contre cette séparation. Et dans la 
mémoire juive, seuls les Prophètes sont demeurés. 

De plus, dans cet unitarisme politique qui con- 
fond tout pour créer 1' a UN », le pouvoir lui-même 
devient quelque chose de secondaire. Le lien qui 
réalise l'Union véritable, ce n'est pas le pays, car 
si vraiment le pays exerçait une telle attraction, 
les Juifs y auraient plutôt subi la domination 
étrangère, ils y seraient demeuré, ou y seraient 
retournés, depuis longtemps. Ce n'est pas non 
plus l'intérêt, puisque l'intérêt de chaque Juif 
individuellement le pousserait plutôt à se laisser 
absorber. Mais c'est la religion qui forme le ciment. 

Cette religion (ou ces religions) n'est pas comme 
les autres. Elle n'est pas imposée du dehors, ce 
n'est pas un corps moral ou métaphysique exté- 
rieur au corps physique de la race. 

Ni le soleil qui baigne toute la Péninsule, ber- 
ceau de la race sémitique, n'était glorifié, ni la 
pluie bienfaisante, qui est la vie dans le désert, 
n'était directement adorée, ni les sables brûlants 
ou mouvant., n'étaient directement abhorrés. 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



III 



La notion de Dieu unique, Allah Ta'ala, existait 
même avant l'avènement de l'Islam. Et le féti- 
chisme (1) qui l'avait précédé avait si peu de 
racines dans l'âme populaire, qu'à la voix de 
Mohammed il disparut sans laisser de traces. 

La notion du Dieu unique chez les Juifs parait 
avoir suivi le même chemin. Mais ni chez les uns 
ni chez les autres elle n'a été importée du dehors. 
Comme le général est « au milieu » de son armée, 
Dieu est « au milieu » de son peuple. Qu'un Dieu 
vienne d'ailleurs, ce n'est qu'un faux dieu, ce ne 
peut être le vrai Dieu, le symbole, l'incarnation 
de la race. Et la race étant une, Dieu est un. 

TEMPS. — Le concept sémitique, Un dans 
l'espace, en étendue : individu, société, nation, 
État, religion, est également Un dans le temps 
Le même exemple de l'endosmose est toujours 
valable : 

De chaque côté de la paroi membraneuse, les 
liquides sont devenus égaux, identiques. Mais 
cette égalité même entraîne leur stabilité défini- 
tive, car c'est l'inégalité primitive qui était à 
l'origine de leur instabilité. Cessant la cause, 
cesse l'effet. Et dès lors la vie de la matière ne 



(i) Le fétichisme arabe primitif n'avait pas de forme proprement 
religieuse, c'était une superstition grossière, où l'homme insultait 
son dieu momentané, si celui-ci ne lui donnait pas immédiatement 



112 



NOMADES 



dépend plus que de la puissance propre à sa vit 
lité intrinsèque, elle ne relève que d'elle-mêm 

Tout s'enchaîne, tout s'explique. 

L'extraordinaire, l'absurde persistance de la 
race sémite. 

Et, dans la race, la persistance des types phy- 
siques : des Juifs tout à fait occidentalisés con- 
servent parfois dans le faciès une ressemblance 
frappante avec le faciès d'un arabe bédouin dont 
ils sont séparés par une période trois fois millé- 
naire. 

Tout dans la façon d'être de tel ancêtre biblique 
se retrouve à chaque instant dans le Juif actuel. 
L'histoire du plat de lentilles que Jacob vendit à 
Esaii pourrait presque figurer dans un recueil 
quelconque des u Histoires juives n. Le jugement 
de Salomon qui, pour découvrir la mère véritable 
d'un enfant, ordonne son dépècement, n'est-ce 
pas la ruse du commerçant juif qui joue sur les 
données psychologiques ? 

La permanence de certains goûts par ailleurs 
est significative. Des siècles de vie au milieu des 
populations slaves et nordiques n'enlèvent pas au 
Juif sa frénésie, son besoin de gestes ni même 
l'amour immodéré pour la cuisine relevée et 
alliacée de la Méditerranée. 

Ces exemples de stabilité surprenante au point 
qu'on est contraint de lui donner le nom de survie, 
sont tellement abondants qu'ils englobent en fait 
toute la vie arabe, toute la vie juive. Nous n'en 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



113 



prendrons qu'un seul, généralement valable et 
universellement recevable, la langue, le miroir 
de l'âme, et toutes les particularités de la race, 
nous les retrouverons dans la langue. 

Très grosso modo, on peut dire que chaque mot 
sémitique comprend le plus souvent trois consonnes 
radicales, armature du mot. Avec une seule racine 
sémitique on peut faire, idéalement tout au moins, 
jusqu'à 2.000 formes différentes par l'adjonction 
de suffixes, de préfixes, de consonnes que l'on 
intercale dans la racine, et enfin à l'aide de la 
ponctuation. On sait en quoi consiste cette ponc- 
tuation spéciale, points (ou virgules ou traits) 
placés au-dessus ou au-dessous des lettres, figu- 
rant des voyelles. 

Or, quelle que soit l'une de ces 2.000 formes, 
un enfant commençant seulement l'étude de la 
grammaire retrouvera immédiatement et sans 
erreur possible les trois radicales... Le gamin juif 
d'une école sioniste actuelle les trouvera dans le 
« Chant de Deborah » (le plus ancien des textes 
hébraïques, environ 1000 ans avant J.-C), comme 
le gamin arabe dans le livre antéislamique de 
« Kitab-el-Aghani ». Mais le phénomène devient 
d'autant plus saisissant quand nous passons d'une 
langue sémitique à une autre : la même racine 
immuable se retrouve automatiquement. Cette 
stabilité des consonnes est telle que l'ensemble 
des mots de la lettre d'un docteur ès sciences 
talmudiques de l'Europe Orientale à un de ses 

NOMADES 



114 



NOMADES 



collègues, contiendra exactement, identiquement, 
les mêmes consonnes que les paroles d'une chan- 
son triste et mélodieuse chantée, en marchant 
au clair de lune, par un jeune pâtre arabe en l'an- 
tique pays du Hadramaiit. 

L'armature consonne du mot est ainsi indes- 
tructible, éternelle. 

Elle est indestructible, fixe, rigide comme le 
sens du mot sémitique qui, à travers les âges, à 
travers les millénaires, conserve irrécusablement 
dans toute sa transparence la pauvreté du concept 
primitif. Un dans l'espace, il est un dans le temps. 
Et pour comprendre pleinement la différence, 
que l'on nous fasse la grâce de considérer un mot 
quelconque d'une langue européenne quelconque, 
dans sa structure comme dans son sens. 

Toujours en mouvement, il perd une significa- 
tion, en acquiert une autre, la change encore 
pour la transformer par la suite. Voilà sa vie ; 
les vicissitudes de son sort pourraient parfois 
remplir des volumes. Chaque mot en lui-même 
est à l'état continuel de changement ; voyelles 
et consonnes se transforment et se transmuent 
sans arrêt, offrant le spectacle merveilleux d'un 
devenir permanent, avec des perspectives inatten- 
dues, avec un relief tantôt saisissant, tantôt s'es- 
tompant en demi-teintes et en nuances déli- 
cates. 

Il semble que les langues sémitiques soient inca- 
pables d'un développement harmonieux, incom- 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



1 15 



patible avec la stabilité. M. William Marçais (1) 
fait à leur sujet une remarque tout à fait parti- 
culière : chaque nouvelle langue sémitique qui 
apparaît au cours des temps passés, au bout d'une 
certaine durée, commence à s'user, grammatica- 
lement parlant- Or, une deuxième langue, naissant 
plusieurs siècles après la première, vient au monde 
avec toutes les formes disparues depuis longtemps 
de cette langue antérieure. N'y a-t-il pas là une 
sorte de fixité, de survie surprenantes ? 

Il y a dans le sort de la race, comme dans 
le caractère sémitique, une fixité, une stabi- 
lité, une immortalité qui frappent l'esprit. Ten- 
terait-on d'expliquer cette fixité par l'absence de 
mariages mixtes ? Mais où trouver la cause de 
cette répugnance pour la femme ou l'homme 
étranger à la race ? Pourquoi cette permanence 
négative ? 

Il y a consanguinité entre le Gaulois décrit 
par Jules César et le Français moderne, entre le 
Germain de Tacite et l'Allemand contemporain. 
Un chemin considérable a été parcouru entre ce 
chapitre des « Commentaires » et les Comédies de 
Molière. Mais si le premier est le germe, le second 
en est le plein épanouissement. 

La vie, le mouvement, la différenciation, res- 
sortent dans le développement des caractères, et 

(I) Rôle et fonctions du fém inin dans les dialectes arabes de 
lue du Nord- Cours fait à l'École des Hautes Études 1920- 

1921. 



il 6 NOMADES 



leur forme contemporaine n'est que la maturité 
d'un organisme qui était jeune, il y a plusieurs 
siècles, et qui, dans plusieurs siècles, atteindra la 
vieillesse et disparaîtra- 
Rien de tel chez les Sémites. Comme les con- 
sonnes de leurs langues, ils apparaissent dès 
l'aurore de la race avec un caractère nettement 
tranché, aux formes sèches, indigentes, ne pou- 
vant ni grandir ni diminuer, dures comme le 
diamant, qui raie tous les corps et ne se laisse 
rayer par aucun. 

Je suis ce que je suis, dit l'Éternel. L'Éternel 
l'Éternelle — c'est la race. 

Une dans sa substance non différenciée. Une 
dans le temps — stable, éternelle. 



Mais une énigme demeure. D'où vient la non- 
différenciation, pourquoi cet Unitarisme ? 

Nous allons accomplir la révolution du système 
autour de lui-même et revenir à notre point de 
départ : au sol et à l'interdépendance de l'homme 
et du sol. 

A la base de toute philosophie se trouve la notion 
de valeur et à l'origine de toute valeur est la terre. 

Le monde, le Dieu différencié, sort tout entier 
de la légende d'Antée, puisant une force 
au contact de la Terre sa mère. 

Le monde, le Dieu différencié, unitaire naquit 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



117 



de la victoire de Cai'n, cultivateur enchaîné à la 
glèbe, sur Abel, le pasteur nomade. 

Mais pour les Juifs, la légende d'Antée est 
nulle et non avenue, et Caïn est et demeure un 
assassin. 



r. — La terre enseigne 
le travail. 



2. — La culture et l'ob- 
servation aigu de la 
nature et de ses lois 
créent la logique. 

3. — La possession de 
la terre crée l'instinct de 
la propriété privée. 



4 . — La propriété rend 
conservateur. 



— Le sol exerce sur 
l'affectivité et les phéno- 
mènes sensoriels une 
action tempérante et mo- 
dératrice. 

6. — Le sol, par son ac- 
tion isolatrice sur les 
humains, les rend indi- 
vidualistes et diminue 
leur cohésion morale 
organique. 



. — Les Sémites no- 
mades sont « paresseux » 
physiquement et aptes 
aux travaux de l'esprit. 

2. — Les Sémites dans 
leur vie comme dans leur 
histoire sont incohérents- 

3. — Les Sémites sont 
communistes ou commu- 
nisants. Décomposant la 
propriété, ils en gardent 
surtout l'élément « jouis- 
sance », d'où leur utili- 
tarisme. 

4 . — Les Sémites sont «ré- 
volutionnaires », avancés, 
partisans du progrès. 

5. — Les Sémites sont 
passionnels. 



6. — Lés Sémites, libé- 
rés de cette action iso- 
latrice, possèdent une 
grande cohésion morale : 
solidarité chez les Juifs, 
« esprit de corps » chez 
les Arabes. 



118 



NOMADES 



7. — Par l'effet de la 
propriété terrienne chez 
les races cultivatrices se 
crée un véritable a ta- 
bleau des valeurs » hié- 
rarchisé. 



8. — L'indice valorique, 
élément essentiel du 
a Tableau des valeurs », 
crée hiérarchie, discipline 
et principe d'autorité. 

9. — Cet indice valorique, 
affectant tous objets : 
personnes, groupements, 
notions spirituelles, 
morales, métaphysiques, 
etc., déterminelanon- 
différenciation dans 
tous ces domaines. 

— Le principe diffé- 
rentiel détermine mou- 
vement, vie, progrès. 



— Mouvements im- 
pliquant multiplicité de 
créations et de dispari- 
tions. 



7. — Aucune valeur in- 
trinsèque possible ; par 
contre, développement 
de l'Utilitarisme, tendant 
à s'équilibrer automati- 
quement avec le Passion- 
nalisme. 

8. — Insubordinatior , in- 
discipline, anarchie. 



9. — Confusionnisme, 
égalitarisme, Unitari sme. 



— Le principe unita- 
riste, est par son essence 
même, immuable, de 
sorte que ceux qui par 
leur action déterminent le 
progrès restent identiques 
à eux-mêmes. 

— Stabilité, xité 
Eternité. 



Tout s'éclaire, tout s'explique, tout s'enchaîne. 
Ces constatations sont vraies dans l'absolu. L'exa- 
men historique confirme les résultats de l'expéri- 
mentation intuitive. Qu'on prenne le système par 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



119 



un bout ou par l'autre, qu'on commence par le 
commencement, par la fin ou par le milieu, la 
découverte d'un élément du Concept détermine 
nécessairement, obligatoirement, inéluctablement 
la découverte de tous les autres. Le contact avec 
un des points de la circonférence en révolution 
entraîne inévitablement le contact avec tous les 
autres. C'est un tout homogène, atomique. 



DEUXIÈME PARTIE 



I 



La partie philosophique de notre tâche est 
terminée. Nous avons décrit le concept sémi- 
tique, démonté et remonté le mécanisme. Ana- 
lyse et synthèse, ces deux méthodes nous ont 
permis de reconnaître la parfaite unité de ce 
concept. 

Bien plus, cette unité s'est affirmée par un 
phénomène, assez rare, de parallélisme, dont on 
n'a pas manqué d'être frappé : les deux branches 
maîtresses de l'arbre sémite, les deux branches 
jumelles, l'arabe et la juive, ont été nourries de la 
même sève ; elles ont vibré aux mêmes souffles, 
reçu l'ardente caresse des mêmes rayons, elles ont 
été assaillies des mêmes rafales et les mêmes orages 
les ont dévastées, sans jamais les jeter à bas. Le 
même ciel a vu l'errance de leurs tribus. Dans le 
coeur arabe comme dans le coeur juif, même dédain 
pour l'exploitation durable de la terre, même 
farouche amour de l'indépendance, même exal- 
tation du culte de la race. Même dérèglement 
passionné aussi dans l'esprit, avec l'égal contre- 
poids de l'utilitarisme. Toujours et partout le 



12 4 



parallélisme s'est rencontré entre Juifs et Arabes, 
et jusque dans l'illogisme et la stérilité de leurs 
destins historiques. Ce phénomène de simulta- 
néité et de concordance apparaît à bien des égards 
comme la preuve la plus forte du concept sémi- 
tique. 

Il ne nous reste plus qu'à compléter cette des- 
cription idéale du concept, en montrant de quelle 
vertu agissante il est aujourd'hui encore animé, 
et que, loin d'être le résultat d'un jeu de l'esprit, 
il est une réalité vigoureuse qui supporte la con- 
frontation de la vie. En d'autres termes, après 
avoir examiné le concept sémitique en soi, il nous 
faut examiner le porteur de ce concept, l'homme, 
ce Sémite connu seulement par certains côtés, 
mal connu, méconnu- 
Mais tandis que jusqu'à présent nous nous 
étions astreints à serrer de près le parallélisme 
judéo-arabe, ce n'est dès lors qu'en ce qui concerne 
les Juifs que nous procéderons à cette enquête. 
Aussi bien, dans le langage courant, tout ce qui est 
sémite est plus particulièrement juif, et ce qui est 
antisémite est plus particulièrement antijuif, 
et d'autre part les qualités de l'esprit sémitique 
n'ont trouvé, à l'heure actuelle, leur épanouisse- 
ment que chez les Juifs. 

Il est encore un autre motif à notre restriction. 
Des deux maîtresses branches de l'arbre sémi- 
tique, seule la branche juive a conservé sa pureté 
première. La branche arabe a altéré son unité. 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



125 



Au lieu de demeurer comme le palmier natal qui 
ne se développe que dans une seule direction, 
elle a accepté des ramifications. De tous côtés 
lui sont venus ces rameaux, non pas à proprement 
parler parasites, mais adventices : de l'Inde, de 
la Perse, de l'Afghanistan, de la Turquie, de l'Irak, 
de la Syrie, de l'Egypte, du Maghreb, sans compter 
les Bosniaques, les Senoussis et autres. La pro- 
phétie d'Isaïe se vérifie à l'égard d'Ismaël : « Il 
éleva des fils qui le trahirent et l'abandonnèrent- » 
Et contrairement à Israël qui resta fidèle à son 
idéal et se perpétua en occupant dans le monde 
la place qui lui était assignée, Ismaël s'en est 
retourné à son état primitif, tel qu'il était envi- 
ron le xii siècle avant J.-C. Il eût été inutile de 
poursuivre le parallélisme. 

Mais la vérité a en elle-même une telle force 
que, malgré l'étonnante tragédie de l'Islam 
arabe, malgré l'éclipsé qu'il subit depuis Haroun- 
ar-Rachid, jusqu'à la condition misérable des 
Hussein et des Ibn Séoud, tous les éléments du 
concept primitif du sémitisme se retrouvent chez 
nos contemporains, les Arabes Bédouins de la 
Péninsule- 
Quel bel exemple de pérennité que celui des 
Wahhabites, ces directs et naturels héritiers des 
antiques Kharedjites ! Leur utilitarisme de pillards 
de caravanes est demeuré le même dans l'attaque 
des convois automobiles qui traversent leur terri- 
toire. Dans leur coeur, comme autrefois, comme 



126 NOMADES 



toujours, fleurissent le même culte de l'unité, le 
même passionnalisme dans l'exercice de leur 
religion, l'inébranlable foi dans l'idéal égalitaire, 
et l'indomptable esprit d'indépendance de la race. 
Jamais, malgré les trésors et la force du Foreign 
Office, le Wahhabite Ibn Séoud ne s'alliera sin- 
cèrement au Hachémite Hussein ou à ses fils. 
L'extraordinaire illogisme qui caractérise les 
destinées historiques des Sémites soutient aujour- 
d'hui et explique leurs protestations insensées 
contre les tentatives d'assujettissement anglais. 
En plein vingtième siècle, les hordes du Hedjaz et 
du Nedjed, en révolte permanente contre l'Empire 
britannique, ressuscitent le paradoxal spectacle 
des Judéens en révolte contre l'Empire romain. 
Et de même que Rome a passé sans qu'aucun 
Juif eût consenti de dire : « Civis romanus sum », 
peut-être bien l'Empire britannique se sera-t-il 
effondré, avant que le dernier des Wahhabites 
ait accepté de se reconnaître loyal sujet de sa 
Gracieuse Majesté. 

Le même illogisme, à un autre point de vue, 
aura marqué l'hésitante renaissance arabe. Les 
Arabes, s'ils ont raison de ne pas vouloir se donner 
un maître, ont, dans les circonstances actuelles, 
besoin de se trouver un appui. Cet appui ne pouvait 
évidemment pas leur provenir d'un chrétien, euro- 
péen ou américain, d'un étranger pour eux, donc 
d'un ennemi. Seul, il pouvait leur être apporté 
par une main fraternelle, par un coeur palpitant 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



127 



depuis des siècles d'un idéal commun : le sionisme 
eût pu modérer et vivifier la turbulente et stérile 
effervescence arabe- Sourds à la voix de l'intérêt, 
les Arabes ont repoussé jusqu'à présent l'aide 
matérielle et le réconfort moral des Juifs sio- 
nistes. 



Après avoir rapidement montré comment chez 
les Arabes contemporains se retrouvent les élé- 
ments primitifs du concept sémitique, le moment 
est venu d'opérer chez les Juifs la même recherche, 
et de la conduire, en prenant comme sujets d'ob- 
servations, aussi bien les Juifs en tant que repré- 
sentants d'une race particulière, que les Juifs 
éparpillés sur la surface du monde. Le Juif a-t-il 
été le porteur du concept sémitique ? Le Juif 
contemporain, perdu dans la multitude des peuples 
et dans la complexité de la vie moderne, est-il 
encore le dépositaire, non peut-être pas de tout 
le concept originaire, mais de certaines de ses 
parcelles les plus caractéristiques ? En d'autres 
termes, le concept sémitique, tel que nous l'avons 
décrit, a-t-il réellement existé chez les Juifs eux- 
mêmes, existe-t-il aujourd'hui encore ? Ne doit-on 
y voir que le fruit artificiel de notre imagination ? 
S'il a été, et qu'il ne soit plus, ne serait-il qu'une 
vaine reconstitution historique de notre part ? 
S'il est, dans quelles conditions et dans quelle 
mesure subsiste-t-il ? Par quelle activité, dans les 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



129 



domaines de la pensée et de l'action, se mani- 
feste-t-il ? Par quelles réactions même prouve-t-il 
sa survivance ? — Quelle partie enfin tient-il 
dans le concert mondial ? 

Dans quelles conditions le Juif a-t-il été le por- 
teur du concept sémitique ? Ce passionnalisme et 
cet utilitarisme, que nous avons reconnus comme 
les deux pôles de ce concept, l'ont-ils marqué plus 
puissamment l'un que l'autre ? ou bien ont-ils en 
lui réalisé un heureux et rare équilibre ? 

Disons-le tout de suite. Une âpre et triste 
ironie veut que l'être idéal qui incarne le génie 
de la race unitaire contienne en lui une sorte d'an- 
tinomie intérieure, deux principes contradictoires 
qui se complètent, aussi opposés par essence qu'in- 
dispensables l'un à l'autre pour le plein épanouis- 
sement de l'individu. Le déséquilibre, sauf de 
magnifiques exceptions, a été et est la règle. 



Au point de vue ethnique, on distingue d'ordi- 
naire deux sortes de Juifs ; la branche portugaise 
et la branche allemande. On ne prête guère atten- 
tion aux Yéménites de l'Arabie du Sud, aux Fal- 
laches de l'Abyssinie, aux Juifs noirs de l'Inde, 
aux Juifs chinois aux yeux bridés. 

Mais au point de vue psychologique, il n'y a 
que deux espèces : Les Hassidim et les Mithnag- 
dim. Dans les Hassidim, on reconnaît les Passion- 

NOMADES 9 



130 



NOMADES 



nels. Ce sont les mystiques, les cabalistes, les démo- 
niaques, les passionnés, les désintéressés, les 
enthousiastes, les poètes, les orateurs, les fréné- 
tiques, les irréfléchis, les chimériques, les volup- 
tueux. Ce sont les Méditerranéens, ce sont les 
catholiques du Judaïsme, du catholicisme de la 
belle époque. Ce sont les Prophètes, qui vatici- 
naient comme Isaïe sur le temps où « voisineront 
les loups avec les brebis, où des glaives on forgera 
des socs pour les charrues des Halévi, qui chan- 
tait : « Que ma main droite se dessèche si je t'ou- 
blie, ô Jérusalem! que ma langue colle à mon palais 
si je ne prononce pas ton nom », et qui dans le 
délire enthousiaste, en débarquant en Palestine, 
baisait la poussière natale et méprisait l'approche 
du barbare dont la lance le transperça. Ce sont les 
milliers et milliers de misérables Juifs des Ghettos, 
qui, lors des Croisades, se massacraient entre eu 
ou se laissaient massacrer au cri millénaire de : 
« Écoute, Israël._ », plutôt que de se renier et de 
renier leur Dieu ; ce sont les innombrables victimes 
et les innombrables martyrs qui jalonnent la route 
de l'humanité, du fond de la barbarie vers un âge 
meilleur. 

Les Mithnagdim, ce sont les Utilitaires, les 
Protestants du Judaïsme, les Nordiques. Froids, 
raisonneurs, égoïstes, positifs, ils voient à leur 
aile extrême les éléments vulgaires, âpres au gain, 
sans scrupule, les arrivistes, les impitoyables... 

Depuis le banquier, l'homme d'affaires impas- 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



131 



sible jusqu'au mercanti, à l'usurier, jusqu'à. Gob- 
seck et jusqu'à Shylock, ils comprennent toute 
la tourbe des êtres au coeur sec, à la main crochue, 
qui jouent et spéculent sur la misère tantôt des 
personnes, tantôt des nations. Dès qu'un malheur 
se produit, ils veulent en profiter ; dès qu'une 
disette se déclare, ils accaparent les marchan- 
dises disponibles. La famine est pour eux une 
occasion de gain. Et ce sont eux qui, lorsque se 
déclenche la vague antisémite, invoquent le grand 
principe de la solidarité de la race, pour attirer 
vers eux la protection due aux porteurs du Flam- 
beau. 

Ces deux catégories si opposées existent, telles 
qu'elles sont décrites parnous avec leur appella- 
tion propre, et les Juifs entre eux distinguent 
immédiatement le Hassid du Mithnaghed (1). 



Cette distinction entre les deux éléments, les 
deux pôles de l'âme, date depuis toujours. Déjà 
dans la Bible, à côté de la « sombre flamme des 
Prophètes », du lyrisme passionné des Psaumes 
et du Cantique des Cantiques, nous trouvons et 
les conseils « utilitaires » de Moïse aux Juifs, d'em- 
prunter la vaisselle d'or et d'argent des Égyptiens, 

(i) Singulier de Hassidim et Mithnagdim Dans tout ce qui 
précède et suit, nous parlons, bien entendu, des tendances d'esprit 
et non pas des sectes religieuses. 



132 



NOMADES 



et le moyen d'acquérir le droit d'aînesse, employé 
par Jacob au préjudice de son frère Esaù, et toutes 
les prescriptions sèches et déplaisantes du Livre 
de Lévitique. 

La même séparation se retrouve, aussi nette 
aussi vigoureuse dans le grand monument du Tal- 
mud. Les différences sont encore plus accentuées 
peut-être, plus nettement tranchées, avec des 
arêtes plus vives : la Hagada, jardin merveilleux 
des légendes, où l'imagination seule règne, où la 
fantaisie se donne libre cours, où les limites, la 
mince cloison entre le Possible et l'Impossible 
sont supprimées, où tous les objets inanimés ont 
une âme, où toutes les notions ont un corps ; et 
la Halakha, partie ritualiste, désert aride des 
prescriptions (six cent treize au total), tant de 
faire que de ne pas faire, qui enserrent l'homme, 
le ligotent, le dépouillent de tout ce qui fait le 
charme de l'existence et la douceur de vivre, par 
des raisonnements froids, secs, impitoyables, qui 
compriment le coeur et brisent son essor. « Tout 
homme qui abandonne l'étude (des livres sacrés) 
pour contempler la nature et dire « qu'il est beau 
ce chêne..., comme ces feuilles sont fraîches » 
mérite la mort (i). » 

De tout temps ces deux influences contradic- 
toires et complémentaires, issues de l'âme juive, 
ont réagi sur elle. 

(i) PirkéAboth 83, Mishnah, 9, 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



133 



Les types extrêmes, passionnel ou utilitaire, 
dans leur pureté quasi absolue sont très rares. 
L'immense majorité se compose de ces Juifs 
courants, Juifs moyens, en qui les deux propriétés 
sont mélangées d'une façon quelconque. Les 
données de l'expérience et de l'observation con- 
firment le postulat théorique, au propre comme au 
figuré, ceux-là sont des « désaxés », car les deux 
pôles ne sont pas nettement opposés l'un à l'autre. 

D'où ces mouvements désordonnés, ces des- 
tinées ne se développant jamais régulièrement, 
cet avenir mystérieux qui déroute toujours les 
prévisions du terrien de tradition. Un « Jacob » (1) 
est, au point de vue psychologique, proche parent 
d'un Elzéar Bayonne (2)- 



Ainsi le Juif, seul Sémite que la civilisation 
chrétienne connaisse, provoque la répulsion ou 
la crainte ou la haine, ou le mépris universel, tantôt 
plus, tantôt moins. Ce phénomène psychologique 
ne peut s'expliquer que par le sentiment de tout 
être sain en présence de quelque chose d'informe, 
de maladif, d'incomplet. 

Le Sémite complet est certainement différent 
du terrien, il ne peut être compris de lui et ne peut 
certes le comprendre intimement, mais il ne pro- 

(1) Jacob Bernard Lecache. 
(2) Mel hior de Vogué, Los morts qui parlent 



x 34 



NOMADES 



voguera ni haine ni mépris. Bien au contraire, 
le Sémite complet sera l'objet d'une admiration 
sans borne, à l'égal de l'auteur d'une oeuvre 
gigantesque, dont le pourquoi, comme le méca- 
nisme, comme le but échappent à son partenaire 
non Sémite. 

Ces types presque surhumains sont rares, sont 
l'exception, sont des unités individuelles. Ce sont 
les créateurs mêmes des religions, Moïse comme 
Mohammed. Combien de parallèles n'établirait- 
on pas entre les deux ! 

L'entreprise chimérique ! l'un veut libérer son 
peuple de l'esclavage et le ramener dans sa patrie. 
Quel législateur, quel homme d'État oserait une 
telle entreprise ? Il l'entreprend et la réussit. 

Et si la masse juive se délecte du lyrisme pas- 
sionnel des Psaumes, si elle délaisse la morale des 
Pirké Aboth, Moïse demeure son héros national, en 
souvenir de cet exploit. Et après 3o siècles de rêve, 
de légende, elle à nouveau de ses cendres sous plus 
la forme du Sionisme. Certes, il n'y a eu rien de 
chimérique que l'entreprise elle-même, et cepen- 
dant le chef qui l'ordonna et qui la fit exécuter, 
se doublait d'un législateur à l'esprit plus que 
positif. Chose incontestable en effet, la partie 
proprement religieuse du Pentateuque (Lév.) 
contient plus de dispositions ressortissant à l'hy- 
giène corporelle et alimentaire qu'à la morale- 
L'Islam nous offre un spectacle presque ana- 
logue. Ses débuts surtout : une poignée de bri- 



ESSAI SUR L'AI« JUIVE 



135 



gands s'élançant à la conquête du monde alors 
civilisé, en dépit de ses armées, de ses organismes 
politiques, économiques, etc.. Et cette folle équi- 
pée, ce rêve d'un esprit déséquilibré, épileptique, 
s'accomplit et s'achève. 

Comment ? N'est-ce pas Mohammed lui-même 
qui l'indique ? 

Il faut donner à ceux qui cherchent une mort glo- 
rieuse sur les champs de bataille une place en pre- 
mière ligne des combattants, et à ceux qui ne cherchent 
que le butin, abandonner les places où l'on peut en 
trouver. 

Il serait oiseux de chercher un état d'esprit 
analogue chez d'autres fondateurs de religions. 
Cette mentalité est spécifiquement sémitique. 
C'est un dosage exact d'utilitarisme assez commun 
et de volonté irrésistible, parce que procédant 
de la passion intérieure. Le reste, morale et logique, 
est superflue. 

La logique, qui est d'essence supérieure, est 
remplacée par le sens pratique de l'utilitarisme ; 
la morale, qui donne la force d'âme, est suppléée 
par la passion, qui forge une volonté encore plus 
forte. 

Ainsi le Sémite complet est positif et passionné. 
Les deux éléments exercent une influence réci- 
proque, chacun modérant ce qu'il y a de trop 
excessif et, par conséquent, de non viable dans 
l'autre, et créent un être à part qui facilement 



136 



NOMADES 



arrive à dominer. Car rien ne peut arrêter un tel 
homme. Et l'antisémitisme moderne, dressé contre 
ce qu'il se plaît l'hégémonie juive, constate par 
son existence même ce fait, que le système « uti- 
litarisme-passion » est, du point de vue de l'effica- 
cité, supérieur en rendement au système « morale- 
logique ». 

Mais en réalité, si le système « morale-logique » 
est toujours nécessairement exactement dosé dans 
ses divers éléments, l'autre système l'est au con- 
traire très rarement. C'est pourquoi, ainsi que nous 
l'avons indiqué, le Sémite complet est rare. Quand 
il se rencontre, il monte aux cimes, malgré les pré- 
ventions que l'on peut avoir contre lui. Pour 
s'en tenir aux temps modernes, le système sémite 
crée des Disraeli, des Gambetta, des Walther 
Rathenau, des Trotzky, si nous nous limitons au 
domaine des hommes d'État. Et l'on voit ce spec- 
tacle étrange d'une race qui produit des hommes 
de pareille envergure, mais qui collectivement 
n'a rien créé, qui nationalement n'a pas enrichi 
le patrimoine humain. 

C'est le grand drame du Judaïsme du Sémitisme 
tout entier, que ce déchirement intérieur. Melchior 
de Vogué semble avoir eu conscience de ce carac- 
tère double quand, à côté de l'arriviste forcené, il 
esquissa son inspecteur d'Académie. Le colonnel 
Lawrence le sentit aussi. « Ces Arabes, dit-il, 
méchants petits sémites qui se dressaient à des 
hauteurs et atteignaient parfois des profondeurs 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



x 37 



inacessibles à nos pauvres âmes, bien que nos 
yeux pussent en entrevoir le mystère. Ils réali- 
saient notre conception de l'absolu par leur capa- 
cité illimitée pour le bien et pour le mal (). » 

C'est l'opposition éternelle de Shylock et de 
Jessica. C'est le mélange illogique et monstrueux 
des qualités les plus rares et des défauts les plus 
abjects, mélange de force irrésistible et de faiblesse 
irrémédiable 

Abîme et sommet. La vertigineuse hauteur de 
l'un encore rehaussée par l'insondable profondeur 
de l'autre. Qui connaîtra jamais les indicibles 
souffrances de l'ascension, les mortelles affres de 
la chute ? Mais aussi quelle joie ineffable, sur- 
humaine, divine d'être sur le pic qui surplombe 
l'univers, au delà du bien et du mal, au-dessus 
de la raison, pure ou pratique, d'être l'Homme, 
d'être Soi, qui s'égale à Dieu, qui lutte avec Lui, 
qui L'absorbe. 

C'est Israël, c'est Ismaël qui fournissent ces 
hommes au monde. 



Une autre forme de l'association Passionna- 
lisme-Utilitarisme, avec l'adjonction de l'élé- 
ment Unitarisme, confirme chez les Juifs le dépôt 
du pur concept sémitique. Chez eux l'ardente, 

( 1 ) C Lawrence, La Révolte dans le désert, traduction de B. Mayra 
et Lt-C 1 de Fonlongue, 1928, p- 382. 



138 



NOMADES 



aspiration vers l'unité s'est traduite dans le culte 
passionné de la race qui, lui-même, s'est spiritua- 
lisé dans la notion de la Divinité la plus idéale- 
ment Une qu'on ait pu concevoir. En même temps 
— de même que des prescriptions rigoureuses 
préservaient, en l'isolant, la race de tous con- 
tacts et de tous mélanges étrangers — un rituel 
minutieux à l'excès, inspiré de préoccupations 
nettement utilitaires, défendait l'approche de la 
Divinité et la rendait inaccessible à tous hom- 
mages et à toutes adorations extérieures. Ainsi 
l'idéalisme de la notion de Dieu et le formalisme 
du rituel judaïque apparaissent comme l'expres- 
sion la plus élevée et la plus stricte de l'originaire 
concept sémitique. 



L'idée de Dieu, l'image de Dieu, telle qu'elle 
se reflète dans la Bible, passe par trois stades bien 
distincts. 

Premier stade. C'est l'Être suprême assoiffé de 
sang, jaloux, terrible, guerrier. Les rapports de 
l'Hébreu à son Dieu sont des rapports d'inférieur 
à supérieur, qu'on craint et qu'on essaie d'apaiser- 

Deuxième stade. Les conditions commencent 
à s'égaliser. Le pacte conclu entre Dieu et Abraham 
développe toutes ses conséquences, les rapports 
deviennent, pour ainsi dire, contractuels. Dans 
la Hagada talmudique, les patriarches engagent 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



139 



avec le Seigneur des controverses, des débats 
judiciaires (1). De véritables instructions s'ouvrent, 
des lettres de l'alphabet hébraïque sont appelées 
à déposer en qualité de témoins. La Thora, la 
Bible, intervient dans ces débats et son interven- 
tion est prépondérante. Dieu plaidant contre 
Israël perd parfois son procès. 

L'égalité des parties s'affirme. 

Enfin dans le troisième stade, le caractère sub- 
jectivement divin de Dieu se perd. Dieu devient 
une sorte d'Être fictif. Ces légendes mêmes, dont 
nous venons de citer une, pour qui connaît l'esprit 
aigu de leurs auteurs, donnent l'impression que 
ceux-ci, tout comme leurs lecteurs ou leurs audi- 
teurs, considèrent Dieu à la manière d'un être 
fictif et la divinité, au fond, sous l'angle d'une 
personnification, d'une symbolisation de la race. 

Des preuves ? 

L'absence tout d'abord de tout prosélytisme 
juif. Il est incontestable que tout porteur de 
Vérité essaie de la communiquer à autrui. 

La notion de divinité implique nécessairement 
deux éléments essentiels et primordiaux : l'Uni- 
versalité de Dieu et sa réalité, c'est-à-dire la vérité 
de son existence. Une croyance complète, inté- 
grale, implique donc le devoir absolu et impérieux 

(1) Le procès de Dieu contre le représentant de la race juive, le 
Patriarche Abraham, Shabbath, 104, r, Explication de l'alphabet 
hébraïque. 



NOMADES 



de faire sortir son prochain de l'erreur. Saint 
Augustin ne disait-il pas qu'il est du devoir 
strict de tout homme voyant son prochain courir 
vers l'abîme de l'arrêter, même par la force ? Or, 
que disent les docteurs de la loi juive en matière 
de conversion au Judaïsme ? « Quand un Gentil 
voudra se convertir à la loi mosaïque, vous essaie- 
rez de l'en détourner. Vous lui exposerez en toute 
sincérité et en toute loyauté tous les risques et 
tous les dangers qu'il courra en qualité de Juif 
et vous ne l'accepterez parmi vous que s'il per- 
siste (i). » 

Est-ce ainsi que l'on prêche une Vérité absolue ? 
Et ces recommandations très strictes ne ressor- 
tissent-elles pas plutôt aux préliminaires d'un con 
trat d'association entre humains qu'à l'adhésion 
à une vérité divine supérieure, longtemps ignorée 
et qui vient d'être révélée ? 

Et même cette association n'est pas souhaitée. 
Si un docteur commande assez hargneusement 
de demander à tout candidat à la conversion : 
« Qu'as-tu donc eu pour vouloir te convertir ? », 
rabbi Helbo va beaucoup plus loin : « Qashim 
ghérim l'Israël kassapahath, » dit-il, les convertis 
sont pénibles à Israël comme le sont les croûtes 
sur la tête à l'homme qui en est affligé (2). 

La deuxième preuve, c'est dans le domaine 

(s) Y ébamoth, 46, 1. La citation reproduit simplement le sens 
général- 

(2) YYébamoth, VIII, 47 (T. B.). 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



141 



linguistique que nous la trouvons. Dans l'hébreu 
ancien, le verbe « mourir » s'applique à tous les 
êtres vivants, hommes et bêtes. Pour les Hébreux, 
on emploie une périphrase : Rejoindre son peuple 
(Héasef léamo). Il y a un peuple hébreu, en deçà 
et au delà de la vie ; la mort n'existe pas, le pré- 
sent non plus (I). Entre le passé et le futur, il 
n'y a pas de cloison étanche imperméable, et les 
futurs Juifs, à naître dans l'avenir, ne feront pas 
autre, chose en mourant, que de joindre leur peuple. 
Les Juifs ne sont pas une partie d'un vaste Tout 
qu'ils réintègrent en mourant, mais ils sont un 
Tout à eux seuls, défiant l'Espace, défiant le 
Temps, défiant la Vie, défiant la Mort. Dieu 
peut-il être en dehors de ce Tout ? S'il existe, 
nécessairement il se confond avec ce Tout. 

Troisième preuve. Lors de la rédaction défi- 
nitive de la Bible et de sa consignation par écrit 
(peu avant la destruction du second temple par 
Titus (en l'an 70 après J.-C), la majorité des doc- 
teurs de la loi, rédacteurs officiels de diverses 
parties des Livres sacrés, jusqu'alors simples 
traditions orales, s'opposèrent à ce que le « Can- 
tique des Cantiques » fût compris dans la Bible, 
à cause de son caractère à la fois profane et éro- 
tique. 

Seul rabbi Aqiba, un des personnages le plus 



( 1 ) En effet la grammaire hébraïque comme la grammaire arabe 
ne connaissent pas de temps présent ; on se sert tout au plus du 
participe présent, les seuls temps sont le passé et le futur. 



142 



NOMADES 



marquant du monde juif, docteur célèbre, esprit 
puissant et véritablement encyclopédique (1), cons- 
pirateur et inspirateur de la dernière révolte de 
Bar-Kocheba, exigea impérieusement que le Can- 
tique des Cantiques fît partie de la rédaction 
officielle. Et voici ce qu'il se borna à dire pour 
justifier son opinion : 

Si toute la Bible est sainte, le Cantique des Can- 
tiques est le Saint des Saints » (2), 

De cette affirmation il ne donnera d'ailleurs 
la moindre explication. 

Il en est une cependant qui s'offrait par sa vérité 
humaine. La vertu propre, l'ardente poésie de 
ce magnifique épithalame symbolisait à tel point 
le passionnalisme de la race, que cela seul suffisait 
à l'imposer et à lui assigner une place officielle. 
Peu importait que le nom du Seigneur ne fût pas 
mentionné dans ce texte prétendu seul symbo- 
lique,... symbolisme, de fait absurde et ridicule 
pour qui connaît bien l'hébreu. 

Une quatrième et dernière preuve résulte de 
l'interdiction, absolue, plusieurs fois énoncée, 
tant dans l'Islam que dans le Judaïsme, de repré- 
senter Dieu d'une façon quelconque par la statue 

(1) Quatre docteurs sont entrés dans l'orangerie (le jardin de la 
philosophie grecque) : l'un mourut, le deuxième devint fou, le troi- 
sième renia Dieu, rabbi Aqiba entra indemne et sortit indemne 
(Haghigha, 14, I) (T. B.). 

(2) Midrash Shir hashirim (T- B.). 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



M3 



ou par l'image (pessel ou maçéva). Représenter 
Dieu était impossible : c'était figurer matérielle- 
ment l'idée exaltée de la race. Une idée, une 
abstraction, un symbole mental ne se représentent 
pas (). 



Ainsi la divinité dans le Judaïsme est conte- 
nue dans l'exaltation de l'entité représentée par la 
race, Entité passionnelle, — flamme éternelle- C'est 
l'essence divine. Mais cette entité, il faut la con- 
server, la perpétuer- On créa alors les notions du 
« pur » et de « impur », différentes des notions du 
« fas » et du « néfas » latin. Celles-ci sont les pre- 
miers rudiments de la loi morale ; celles-là sont 
uniquement d'utiles disciplines qui contiennent 
l'homme à qui le rude travail des champs, la cons- 
tante observation des lois de la nature n'ont pas 
fait courber le front sous le joug inexorable de la 
logique. Qu'importe que ces digues et barrières 
soient artificielles ? Elles étaient nécessaires, car 
où mènerait le dynamisme passionnel de la nature 
juive si rien ne l'arrêtait ? 

On creusa, on approfondit ces notions du 
« pur » et de « impur s. « Étant donné qu'aucun 

(i) Aussi, comme nous l'avons déjà dit, dans le domaine artis- 
tique, les Juifs sont-ils musiciens, car la Divinité juive peut s'exhaler 
en sons, qui n'ont pas d'existence propre mais qui agissent exclusi- 
vement par les sensations qu'ils éveillent en nous. Par contre les 
Juifs ne jouent qu'un rôle secondaire dans les arts plastiques, on 
l'artiste crée un autre monde en dehors dn sien. 



144 



NOMADES 



travail n'est permis le Samedi, un oeuf qui a été 
pondu le samedi peut-il être mangé ou non ? » (1). 
Plus les événements historiques deviennent défa- 
vorables (c'est l'époque des guerres avec Rome, 
de la destruction du Temple, de la dispersion), 
plus la distinction entre permis et défendu est 
aggravée, plus nombreuses deviennent les pres- 
criptions de faire et de ne pas faire, pour atteindre 
finalement pour l'homme le total formidable de 
613, dont 248 de faire et 365 de ne pas faire Et 
que l'on ne croie pas qu'il s'agit d'une sorte d'exas- 
pération, d'une manière de se replier sur soi-même, 
au risque de produire des absurdités, d'une façon 
de se consoler des malheurs extérieurs, en s'achar- 
nant sur une besogne quelconque pour les oublier. 
Non. C'est en toute lucidité, sciemment, que les 
docteurs, après avoir gravement délibéré, déci- 
dèrent d'augmenter le nombre de prescriptions, 
de les aggraver, de les rendre aussi strictes que 
possible. Ils n'ignoraient cependant pas que ces 
prescriptions n'avaient aucune valeur propre, 
intrinsèque. Mais ils sentaient que leur ensemble 
rigoureusement observé, par la crainte du châti- 
ment céleste, servirait aux Juifs épars et dispersés 
dans le monde entier de ciment d'union, qu'il 
leur donnerait une cohésion unique et bâtirait 
entre eux et le reste du monde un mur infran- 
chissable. Et si jamais un Juif tentait de s'évader 



(i) Beïçah, 2 I (T. B.). 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



de ce mur de prescriptions et de strictes obser- 
vances, alors le terrible anathème, l'excommunica- 
tion majeure, « l'outlawry » le frapperait, la même 
qui frappa Spinoza. Et ce mur de prescriptions 
empêcherait également toute invasion du dehors, 
personne, sauf un Juif, né Juif, ne pouvant accepter 
pareil joug intolérable. 

Les docteurs de la loi l'on dit formellement et 
explicitement : il faut élever un mur autour de la 
Thora : Ghéder lathora. « Il faut monter la garde 
auprès de la garde elle-même » (la Thorah — la 
Bible). 



NOMADES 



Les Juifs ont été les porteurs privilégiés d 
concept sémitique- 

Ici, nous 'avions prévu une objection. Nous 
l'attendions. Elle est nécessaire. C'est une de ces 
objections dont la présence, et la réfutation qu'elle 
comporte, soutiennent la vérité de l'affirmation. 

Mais on dira : « Vous venez de décrire l'âme 
juive, vous venez de décomposer le concept 
sémite en ses éléments constitutifs. Votre effort 
peut paraître intéressant, comme l'est tout effort 
de pensée loyale. Craignez, comme nous, que 
votre oeuvre soit vide. Votre examen n'a évoqué 
qu'une apparence. A votre appel, de la nécropole 
des idées, n'a surgi qu'un fantôme inconsistant et 
léger. Le linceul de pourpre enveloppe à jamais 
la poussière sémite. L'âme juive a palpité, mais 
aujourd'hui elle est inerte ; le concept sémite a 
rayonné, mais aujourd'hui il est éteint. L'une 
n'est plus qu'une ombre de l'autre, et l'autre qu'un 
squelette : l'esprit a cessé de souffler et la vie 
s'est retirée. Ils ont été et ne sont plus. » 

Telle est l'objection : le concept sémite a pu 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



avoir une existence historique, ce n'est plus une 
réalité. Une pareille affirmation est contraire à la 
vérité et aux enseignements quotidiens de la vie. 

En premier lieu, elle se heurte à l'idée même de 
durée, de pérennité contenue dans le concept 
sémite. L'éternité est fonction de l'unité. Avoir 
été, être, devoir être sont les conditions même de la 
durée. L'appellation de la divinité juive Jéhovah, 
Iahvé, résume les trois modes, du Passé, du Présent, 
du futur; 

Les apologistes les plus convaincus, les plus 
profonds du christianisme et -du catholicisme : 
Pascal, Bossuet, Chateaubriand, ont rendu un élo- 
quent témoignage à la pérennité de l'idée juive. 

Soutenir q ue celle-ci est morte à tout jamais, 
qu'elle a épuisé toute sa vertu, c'est nier l'aveu- 
glante clarté de l'évidence, c'est délibérément 
fermer les yeux au spectacle sans- cesse renouvelé 
de la vie. L'âme juive, au contraire, continue à 

et dans tous les domaines de l'activité 
humaine nous retrouvons aujourd'hui encore les 
preuves de sa vitalité et de sa puissance. Il y aurait 
tout un livre — qui ne serait pas- une simple énu- 
mération — à écrire sur la place qu'occupent dans, 
le monde moderne intellectuel et économique les 
Juifs et -les néo-convertis qui n'ont pas- dépouillé 
le vieil homme et dont le récent changement de 
confession n'a pu faire disparaître la « marque » 
sémite. 

Pour nous, dont l'ambition est plus modeste, 



148 



NOMADES 



nous réduisons volontairement cette étude par- 
ticulière aux proportions d'une rapide démons- 
tration. Pensant avec Alfred de Vigny (1) que 
« l'idée est tout, le nom propre n'est rien que 
l'exemple et la preuve de l'idée », nous voulons 
simplement montrer que le concept sémite, tel que 
nous l'avons analysé, n'est ni une création abs- 
traite de l'esprit, ni une reconstitution historique, 
mais que les différents éléments que nous lui avons 
attribués (unitarisme, passionnalisme, égalitarisme, 
révolutionnarisme, utilitarisme) se vérifient à la 
pierre de touche de la vie. 

A ne considérer que la France (car la même revue 
d'effectifs pourrait se passer dans les autres pays 
du monde), voyons quelle place y tiennent les 
Juifs. Dans cette heureuse contrée qui, par la 
longue épreuve des siècles et par son destin his- 
torique, a su fondre tant d'éléments divers et 
opposés dans la plus belle et la plus forte unité 
morale qui soit actuellement, quel a été l'apport 
des Juifs dans l'ordre intellectuel, quelle est la 
qualité de cet apport, et peut-on y retrouver, 
atténuées sans doute mais combien sensibles, les 
caractéristiques de l'âme juive ? 

Il convient, en premier lieu, de noter la place 
considérable par le nombre et par le classement 
qu'occupent les Juifs dans les professions libé- 
rales. Dans les lycées et les Facultés, la jeunesse 

(i) Préface de Cinq-Mars; 



ESSAI SUR CAME JUIVE 149 



juive se fait remarquer par son ardeur au travail, 
par une sorte d'avidité, louable en soi, à acquérir 
le plus d'idées et de science, comme un capital 
destiné à porter intérêt. Les palmarès des établis- 
sements scolaires, les promotions des grandes 
écoles attestent chaque année, par les résultats 
obtenus, la qualité de cet effort. 

Dans les grandes administrations du pays, dans 
les hautes juridictions de l'État, dans l'Université, 
la magistrature, le barreau, dans le corps médi- 
cal, etc., les Juifs ont su atteindre à un rang hono- 
rable toujours, éminent parfois. Tout au plus 
songe-t-on à leur reprocher un manque de discré- 
tion dans le succès et un esprit d'arrivisme qui 
pourrait bien n'être que la forme utilitaire de l'ému- 
lation loyale. 

Au théâtre, les Juifs ont fourni d'admirables 
artistes. C'est surtout dans la tragédie qu'ils ont 
excellé. La tragédie française, qui est essentielle- 
ment une crise, oppose en un conflit véhément la 
passion, c'est-à-dire les forces indisciplinées de 
l'âme, et le devoir, c'est-à-dire le régulateur logique 
et moral des actions humaines. Dans cet éternel 
antagonisme, en quoi se résout douloureusement 
la contradiction de l'âme juive, le vieux passion- 
nalisme sémite a fait entendre d'inoubliables 
accents. Les plus beaux cris tragiques ont été 
poussés par des voix juives, et, pour ne prendre 
qu'un exemple, Phèdre n'a jamais eu de plus par- 
faites interprètes que Rachel et Sarah. 



150 



NOMADES 



Dans le domaine des lettres; où il est tant de 
voies, nombreux également les Juifs qui ont acquis 
une notoriété personnelle, voire même la maîtrise. 
Le théâtre contemporain s'enorgueillit de compter 
un Georges de Porto-Riche, d'un passionnalisme 
sublime, et un Henry Bernstein dont l'oeuvre, 
idéale et brutale, symbolique et matérielle, doit, 
sans aucun doute, beaucoup aux tendances héré- 
ditaires de l'auteur. 

Dans le roman s'épanouit le talent âpre, heurté, 
confus de Charles -Henry Hirsch et l'humour aux 
relents indéfinissables de Tristan Bernard, et tant 
d'autres de valeur égale. La critique littéraire 
est représentée par des esprits subtils, hardis, 
Mobiles, comme Suarès, Benda, qui pèsent et éva- 
luent les idées et les oeuvres avec la précision et 
la défiance d'un argentier. La poésie est en hon- 
neur parmi les Juifs, qui se souviennent d'avoir été 
les premiers poètes lyriques du monde ; et il ne 
faut pas oublier que c'est à M. Gustave Kahn que 
revient la priorité du vers libre qui, en même temps 
qu'il brisait l'esclavage du rythme et de la rime 
classiques ou parnassiens, permettait à l'âme 
d'exprimer, par les symboles nuancés, ses désirs, 
ses, regrets, ses révoltes. 

Tous ces gens-là ont une belle indépendance. 

Dans les Arts, il faut bien reconnaître que les 
Juifs n'ont pas marqué, en dehors de M. Aronson, 
de Mme Hana Orloif et de Picabia, dont les sources 
d'inspiration sont étrangères. La plastique de la 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



151 



sculpture et de la peinture n'est que -la reproduc- 
tion des formes et des contours terrestres. La 
musique leur a permis d'entendre des voix- inté- 
rieures; après Bizet le Méditerranéen, après 

le grand Ravel, c'est Darius Milhaud, 
c'est Honegger..- Mais Michel-Ange construisit 
Moïse : « Dieu tout entier respire en ce marbre 
penseur- » Les ingrats travaux d'érudition ont 
trouvé chez les Juifs de patients et sagaces défri- 
cheurs. Les Reinach, les Sylvain Lévi, les 

, tant d'autres que soutient le chaste amour 
du texte et de la vérité, construisent des monu- 
ments qu'envient les Bénédictins. 

Enfin, dans les régions les plus élevées de la 
pensée les plus sereines — sur les sommets où 
souffle l'esprit, calmes, graves, ironiques, cherchant 
à réduire dans l'unité les contradictions de la méta- 
physique et les mesures erronées des dimensions, 
voici Bergson, voici Einstein. Ils prouvent 

la Pensée qui brise en fin les inexorables 
limites du temps absolu pour faire entrer cette 
entité, jusqu'à présent rebelle dans son indépen- 
dance, dans l'unité, dans l'Unitarisme -universel, 
l'un par -l'intuition totale d'essence passionnelle, 
l'autre par le froid calcul. 

Dans la vie politique et sociale, l'âme juive se 
traduit Par des reflets- qu'il est possible de dis- 
cerner. Dans la plupart des États, c'est-à-dire de 



152 



NOMADES 



ceux qui ont quelque droit au titre de civilisés, 
les Juifs se font remarquer par la libéralité de 
leurs opinions. En France, plus particulièrement, 
ils sont rares ceux d'entre eux qui se sont affiliés 
à des organisations d'extrême droite et qui sou- 
tiennent de leur personnalité ou de leur crédit les 
doctrines monarchiques ou plébiscitaires diffé- 
renciées. Même parmi les convertis qui se sont 
inscrits à des groupements de restauration, le 
geste a été moins dicté par une intime conviction 
que par une sorte de snobisme mondain et par le 
zèle outrancier qui caractérise toujours les alliés 
de la dernière heure. 

D'une façon générale, à peu près partout, les 
Juifs sont républicains. La République, qui tend 
au nivellement, a toujours été une de leurs aspira- 
tions les plus chères. Non pas la République qui 
affirme et consolide les privilèges des possédants, 
mais une République où circulent les courants de 
justice et dont la mission théorique est de faire 
disparaître le plus d'inégalités sociales. Pour eux, 
la République ne s'est pas cristallisée dans une 
formule constitutionnelle : c'est un progrès cons- 
tant, une marche lente, mais sûre, vers le rappro- 
chement des sommets et des abîmes, unification, 
égalisation individuelle, sociale, politique. 

Et souvent ils acceptent ou provoquent la lutte 
pour le respect d'une idée. Est-il besoin de rappeler 
de retentissantes circonstances où ainsi les Juifs 
se sont dépensés corps et biens ? 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



x 53 



Ce n'est pas seulement ce passionnalisme fer- 
vent qui conditionne l'attitude des Juifs dans 
l'ordre politique et social : c'est encore, et sur le 
même plan, le sentiment très vif, le culte de l'unité 
qu'ils ont hérité. Leur haine de toute autorité 
dynastique ou personnelle, leur sincère amour des 
institutions républicaines, leur dégoût de toute 
injustice, trouvent aujourd'hui encore une expli- 
cation dans l'unitarisme idéal de leur race. Ils 
éprouvent toujours le besoin de rechercher l'unité. 
Dès lors, ils sont sentimentalement amenés à 
rejeter d'une façon plus ou moins absolue tout ce 
qui contrarie ces efforts. Pour eux, ce qui est diffé- 
rencié est une atteinte au principe de l'unité ; 
l'injustice, l'inégalité sont des différenciations. Il 
convient donc de les repousser, ou tout au moins 
de les amoindrir. Pour minime que soit le résultat 
obtenu, ce n'en est pas moins un hommage rendu à 
l'unité. Ainsi s'expliquent les tendances socia- 
listes et communistes qu'on leur reproche : en 
pure théorie, ces doctrines qui, attaquent le régime 
capitaliste contemporain si différencié, leur appa- 
raissent comme une simplification de rouages 
sociaux et économiques, diversifiés à l'extrême, donc 
comme un rapprochement idéalement souhaitable 
vers l'unité. Par là s'explique également — et sans 
qu'il soit besoin de faire intervenir comme motifs un 
goût dépravé de publicité ou un désir malsain de 
démagogie, — l'attitude apparemment paradoxale 
de certains Juifs qui, en France ou à l'étranger, 



154 



NOMADES 



bien que possesseurs de fortunes considérables, 
font ouvertement profession de foi socialiste ou 
communiste. 



C'est dans ce que l'on est convenu d'appeler 
le monde des affaires que l'âme juive, par l'utilita- 
risme qui l'imprègne si fortement, s'est donné libre 
carrière : commerce, négoce, banques, finances, 
industries. C'est même cette caractéristique qui 
de tous temps, en tous lieux ont valu aux Juifs 
de traditionnels sarcasmes et des réprobations 
assez souvent, reconnaissons le, justifiées. Mais 
tous les Juifs ne s'adonnent pas à l'usure la 
plus sordide. Ce que nous entendons par utili- 
tarisme juif en affaires est quelque chose de plus 
relevé. C'est un sens très aigu, très averti, parfois 
même très subtil, de la quantité et de la qualité 
d'intérêt que présente non seulement une chose, 
mais encore un fait, une initiative de l'homme dans 
l'ordre économique. C'est un discernement psy- 
chologique issu d'une critique souvent profonde 
et hardie de la valeur des objets et des actions 
humaines. Sans doute, la préoccupation immé- 
diate du gain particulier préside à ce calcul, mais 
cet utilitarisme est d'un intérêt capital pour la 
collectivité tout entière : s'il met des oeillères à 
l'activité humaine, s'il l'empêche de brouter, telle 
la chèvre de M. Seguin, à gauche l'herbe du sen- 
timent ou à droite les tendres pousses de la morale, 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



155 



il l'aiguille tout entière dans une seule direction 
et, sous la menace de la concurrence, la force à s'y 
consacrer complètement. 

D'après une doctrine généralement répandue, on 
attribue aux Juifs exilés de France au Moyen Age, 
l'invention de la lettre de change : celle-ci est 
à l'origine du grand commerce international, elle 
prélude à l'unification des prix des marchandises 
dans l'espace, comme les opérations à terme, 
autre invention juive, déterminèrent l'unification, 
ou tout au moins les tendances vers l'unification, 
des prix dans le temps. 

Les Juifs sauvegardèrent leurs intérêts, mais 
les relations commerciales se perfectionnèrent, 
pour atteindre le prodigieux développement du 
capitalisme moderne. Plus encore qu'un vulgaire 
esprit de lucre, c'est cette intelligence déliée des 
affaires qui leur assura dans le passé et qui continue 
de leur assurer, dans le domaine mercantile, une 
prééminence incontestable et enviée. L'influence 
juive à cet égard est un phénomène dont personne 
ne songe à discuter la réalité ni à sous-estimer 
la valeur. Voici comment s'exprime un de ceux qui 
ont le plus complètement étudié ce phénomène : 
« je tiens à dire t out de suite — affirme Werner 
Sombart (1) qu'à mon avis l'influence que les 
Juifs ont exercée sur la formation et le développe- 
ment du capitalisme moderne a été à la fois exté- 

(1) Werner Sombart, Les Juifs et la vie économique. Avant-propos. 



156 



NOMADES 



zieute et intérieure ou spirituelle. Extérieurement 
les Juifs ont essentiellement contribué à imprimer 
aux relations économiques internationales leur 
cachet actuel et à hâter l'avènement de l'État 
moderne, cet abri du capitalisme. Ils ont donné 
ensuite à l'organisation capitaliste elle-même une 
forme particulière en créant nombre d'institutions 
dont la plupart régissent encore aujourd'hui le 
monde des affaires, et en prenant une part prépondé- 
rante à la formation d'un certain nombre d'autres. 
Leur influence intérieure sur la formation du sys- 
tème capitaliste a été non moins grande, parce que 
ce sont eux qui, à proprement parler, ont infusé 
l'esprit moderne dans la vie économique et déve- 
loppé jusqu'à ses extrêmes conséquences l'idée 
qui forma le noyau intime du capitalisme. » 

Auprès d'une pareille affirmation que les faits 
appuient d'eux-mêmes, que viendraient faire des 
statistiques et des noms empruntés aux annuaires 
commerciaux du monde entier ? Que de Juifs parmi 
les grands capitaines d'industrie, parmi les magnats 
des finances, parmi tous ceux qui dirigent et accélè- 
rent le rythme de la production moderne, les pulsa- 
tions de la vie contemporaine ! L'atavique utili- 
tarisme sémite raillé, honni, jalousé, est resté 
aujourd'hui un des facteurs les plus puissants de 
l'activité humaine, et les noms de Trotsky et de 
Rothschild marquent l'amplitude des oscillations 
de l'esprit juif ; entre ces deux bornes est enfermée 
toute la société, toute la civilisation du xx siècle. 



On conçoit aisément qu'une influence aussi 
générale, aussi prépondérante, aussi universelle, 
ait éveillé les jalousies, ait froissé les susceptibi- 
lités nationales. Mais qu'elle soit exercée, dans tous 
les pays du monde et dans tous les domaines de 
la pensée et de l'action, par une minorité épar- 
pillée qui ne s'est même pas fondue dans les 
milieux autochtones, cet étonnant phénomène 
d'irradiation a provoqué d'inévitables réactions, 
dont l'ensemble a reçu le nom d'antisémitisme. 
Oui oserait soutenir que l'antisémitisme n'est 
pas la reconnaissance officielle de la permanence 
et de la force du concept sémitique ? Tour à tour 
et selon les degrés de latitude et le degré de civi- 
lisation : racial, religieux, sentimental, politique, 
économique, caractérisé par des nuances diffé- 
renciées, ne prouve-t-il pas à lui seul l'éternelle 
et universelle unité dans laquelle se sont concen- 
trés les différents éléments du concept sémitique ? 



Dans la plupart des pays du monde, 

a posé ce que l'on est convenu d'appeler 
la « question juive 'i. ou le « problème juif ». 

Un homme d'État anglais, un de ces froids 
humoristes qui jouent si gravement aux échecs, 
affirmait que l'une des conséquences- lesplus 
définitives de la Grande Guerre a été d'apporter 
une solution- mondiale à la question juive par la 
création du Foyer National Juif en Palestine. 

On ne risque pas de se tromper en soutenant 
qu'en France du moins cette affirmation solennelle 
n'a pas causé cette impressionnante sensation qui 
accueille et diffuse les certitudes révélées : une si 
grande découverte a passé presque inaperçue. Ce 
n'est pas que le souci plus égoïste d'intérêts moins 
lointains ait détourné la France de ce problème 
juif qui propose à la pensée de si captivantes 
recherches, qui est demeuré l'un des facteurs de la 
conscience universelle et qui dans certains pays a 
revêtu une actualité sanglante. Ce n'est pas non plus 
que sa faculté d'émotion ait dans la circonstance 
réputé étranger ce qui est profondément humain, 



ESSAI SUR L'ÂME JUIVE 



159 



et même sa légendaire indifférence en matière de 
diplomatie et de géographie ne saurait être incri- 
minée. La raison majeure, l'unique raison est qu'en 
France il n'y a pas, il n'y a jamais eu, il n'y saura 
jamais de « Question juive »comprise autrement que 
sous une forme individuelle. L'esprit français est 
plus que latin ; car des nations latines ont connu ou 
connaissent les sombres exagérations de 

religieuse et les tumultueux élans- de -la 
foi politique. Parce qu'il a découvert, conservé, 
développé les modes de la pensée cartésienne, 
parce qu'il ne reçoit les idées que selon leur degré 
de clarté et de netteté, il n'admet rien de trouble 
ni de -confus.- Dès lors, imprégné de cette méthode, 
il ne conçoit que fort difficilement les préjugés de 
race. L'antisémitisme en France ne serait qu'un 
non-sens de -l'intelligence française. La preuve 
est que les représentants les plus jaloux du-natio- 
nalisme le plus intégral -sont en réalité immunisés 
de ce virus par leur culture et leurs traditions. 
Qui essayerait de convaincre d'antisémitisme 
Monsieur Maurras et Léon Daudet perdrait son 
procès. 

L'affaire Dreyfus elle-même n'a jamais été 
un- symptôme de fureur anti-juive. Ce n'était 
pas un antisémitisme de principe: c'était un anti- 
sémitisme de commande et de tactique. Rien de 
ces incendies qui-ravagent périodiquement, comme 
des forêts desséehées; les peuples en proie à la haine 
ou à 1' ppuiikiaÉs 



explosions imputables à une malveillance ou à 
une imprudence accidentelle : tout simplement 
une pétarade assez vive destinée à accompagner, 
en le masquant par le bruit et la fumée, le dernier 
assaut livré à la République par les vieilles gardes 
antirépublicaines . 

En vain objecterait- on l'Afrique du Nord : 
des mouvements antijuifs s'y produisent de temps 
en temps. Mais il faut garder présent à l'esprit ce 
fait que, ethniquement, les populations de ce 
régions sont seulement en train de devenir fran- 
çaises, si politiquement elles le sont déjà devenues. 
Le décret Crémieux, qui avait naturalisé en masse 
tous les Juifs algériens, avait rompu l'ancien 
équilibre. Dès que le nouveau sera établi, ces 
oscillations disparaîtront. Il faut attendre — ce 
qui ne saurait tarder — la fin d'une digestion 
qu'a rendue laborieuse l'assimilation d'éléments 
disparates. Notons d'ailleurs que l'antisémitisme 
Nord- Africain est moins le fait de véritables Fran- 
çais de France que celui de néo-Français d'origine 
espagnole, maltaise, italienne, à qui un récent 
décret de naturalisation n'a pas en même temps 
octroyé le privilège de parler, sentir et penser 
français. Le temps s'emploie et réussira à laver 
d'abord ces mosaïques si diversement badigeonnées 
d'erreurs séculaires et de préjugés nationaux : 
il finira par les revêtir de l'inaltérable et uniforme 
vernis français. Ce jour-là, l'antisémitisme aura 
déserté les deux rives de la Méditerranée française. 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



161 



Ainsi, quelque intéressante que puisse être à 
bien des égards la question juive, tenons pour 
assuré que la France n'y est pas directement 
intéressée. La question a été résolue en son temps 
par les obligations qui avaient été imposées aux 
Juifs français et par les droits qui, dans l'intérêt 
général du pays, leur avaient été accordés. Les 
Juifs furent presque organiquement intégrés dans 
la vie nationale française, à ce point que leurs 
qualités et leurs défauts sont des facteurs de 
l'existence et de la prospérité commune. Des 
esprits aussi éclatants que radicalement opposés, 
comme Jaurès et Maurice Barrés, rendirent un 
hommage éclatant à cette constatation. 

Il n'en est pas de même partout, en Europe et 
dans le vaste monde. 

A côté de pays comme la France, l'Angleterre, 
l'Italie, la Belgique, la Hollande, d'autres encore, 
où prédomine l'équilibre intérieur, où la cristalli- 
sation de la vie nationale a fait du Juif un véri- 
table citoyen, il en est d'autres où ce double phé- 
nomène d'assimilation et de résorption quasi 
totales ne s'est pas encore réalisé. Pays où l'orga- 
nisme vital, non encore dans la plénitude de ses 
fonctions normales, tolère le Juif simplement, ou 
ne l'accepte que partiellement, ou le rejette tota- 
lement. Pays de tolérance, pays de régime, pays 
d'expulsion violente. 

Il y a l'Allemagne. 

Il y a les États-Unis d'Amérique. 



NOMADES 



T 



162 



NOMADES 



Il y a la Pologne, la Roumanie, la Hongrie, la 
Russie. 

C'est dans ces pays que se pose véritablement 
la question juive, parfois même avec un point 
d'interrogation sanglant. 



En Allemagne — la constatation en a été souvent 
faite — métaphysique et réalité sont séparées par 
des cloisons étanches. Si les Juifs allemands, par 
certains traits de leur positivisme ancestral, peu- 
vent s'adapter et se modeler à la réalité allemande, 
par contre, ils ne peuvent pas s'accorder avec la 
métaphysique allemande : entre celle-ci et ceux-là 
on ne peut même pas dire qu'il y ait divorce, puis- 
qu'il n'y a jamais eu de possibilité d'union ou de 
rapprochement. L'alliance entre la métaphysique 
germanique et le vieil esprit sémitique est une 
de celles qui jurent le plus. L'incompatibilité est 
absolue. D'où vient qu'à la différence de ce qui se 
passe en France, où l'antisémitisme est personnel 
et quantitatif, l'antisémitisme en Allemagne est 
radical, idéal et qualitatif. L'Allemand est un 
homme à catégories raides : il est antijuif d'une 
seule pièce. Le Français, passé maitre dans l'art 
des nuances, sait distinguer entre les Juifs : il 
sait quelle différence établir entre le « Youdi » 
marocain et le « Polak » de l'Est européen, il 
discerne entre le Juif nationalisé et le Juif natura- 



ESSAI SUR L'AILE JUIVE 



163 



lisé, entre le Juif fortement enraciné en France et 
le Juif nouvellement transplanté. L'Allemand 
ne s'embarrasse pas de pareilles distinctions, et 
son antisémitisme patent ou latent est toujours 
massif. 

Il y a les États-Unis d'Amérique, originaire- 
ment composés de pièces et de morceaux bariolés 
comme l'habit d'Arlequin, où de nos jours encore 
les descendants des pè erins du Mayflower cou- 
doient les descendants des déchets européens, 
africains, asiatiques. Source de jeunes énergies, 
mais aussi réservoir où viennent se perdre en bouil- 
lonnant de tumultueux et troubles courants. Pour 
canaliser et pour clarifier ces tributaires étrangers, 
il a fallu que l'État construisit des ouvrages d'art 
et opposât de solides défenses à l'irruption de 
courants aussi désordonnés. C'est ainsi que le 
pouvoir central et les pouvoirs fédéraux ont été 
amenés, sur la terre autrefois classique de la liberté, 
à réglementer, à restreindre, à prohiber, nombre 
de ces particulières licences et permissions dont 
l'ensemble compose la liberté individuelle. 

Les moeurs, dont l'influence s'avère dans ces 
pays moins discrète que partout ailleurs, ont éga- 
lement fait sentir leur autorité. Un certain rigo- 
risme puritain, sous couleur de contenir les appé- 
tits et de refréner les passions, s'est manifesté 
par des procédés qui imposent à l'activité de 
l'être et de l'intelligence certaines interdictions 
ou de pénibles dissimulations. Il ne semble pas 



164 



NOMADES 



qu'en Amérique le Juif, en qui habite toujours 
l'atavique esprit d'indépendance et de libre exa- 
men, se soit adapté avec beaucoup de souplesse 
à ces méthodes de taylorisation, et que dans ces 
pays neufs, où l'on est obligé de faire peau neuve, 
ou tout au moins de déguiser la paternelle défro- 
que, il ait suffisamment dépouillé le vieil homme 
pour endosser l'uniforme complet taillé en confec- 
tion. Dans cette Amérique faite d'étrangers, il 
est le moins américanisé des étrangers. Car New- 
York n'est pas l'Amérique. 

Il risque de le rester longtemps encore, peut-être 
toujours. 

Les États-Unis peuvent contempler un présent 
resplendissant et imaginer un avenir illimité 1 
Seule la perspective du passé est courte et bornée. 
Ils n'ont pas derrière eux cette magnifique avenue 
où l'histoire, à travers les gloires et les couleurs, 
a patiemment édifié de vénérables monuments 
et conservé pieusement les ruines elles-mêmes, 
comme l'héritage le plus précieux des véritables 
nations. Ce peuple nouveau, comme un homme 
nouveau, souffre de l'indigence et de l'obscurité 
de ses origines. Comme un financier enrichi se 
compose une galerie d'ancêtres, cette démocratie 
d'affaires éprouve le besoin de se créer une illus- 
tration rétrospective. De là cette sorte d'elgi- 
nisme moral, si ridicule à la fois et si touchant, 
cette fureur d'antiquités qui pousse l'Américain 
à importer chez lui, pêle-mêle, sans discernement, 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



165 



le xiii siècle chrétien de France, la Renaissance 
italienne, les débris du siècle de Louis XIV, 
toutes les reliques du passé de cette vieille Europe 
qu'il méprise et qu'il envie. Quand ce décor fac- 
tice, bien que meublé de pièces authentiques, 
aura à la longue créé une mentalité et un idéal 
également artificiels, le Juif en Amérique se sen- 
tira peut-être plus dépaysé que partout ailleurs, car 
il sera probablement le seul à n'avoir pu apporter 
sa pierre ou son tableau à la maison que la nais- 
sante nation américaine est en train de se bâtir. 



Somme toute, dans la plupart des pays civi- 
lisés, dans ceux-là mêmes où tout sentiment de 
bienveillance leur est refusé, la condition des 
Juifs est supportable. C'est en Europe Orientale 
qu'elle est vraiment douloureuse. Sur ces confins 
de notre continent, il semble que les clartés de 
l'esprit humain ne se soient pas suffisamment 
propagées, comme il y a certaines terres où les 
rayons du soleil ne parviennent pas à chasser vic- 
torieusement des ombres néfastes. Dans ces con- 
trées, Pologne, Roumanie, Russie, Hongrie, où 
ils sont en nombre considérable, l'existence des 
Juifs a été et est encore précaire, critique, parfois 
même tragique. La loi ne leur manifeste que des 
sévérités et les mœurs ne leur réservent que l'op- 
probre et la haine. Heureux encore s'ils n'éprou- 



vaient que ces injustices et ces répulsions et s'ils 
ignoraient les exactions, les pillages et l'assassinat 
officiel. Une cause criminelle récente, dont les 
péripéties se déroulèrent aux Assises de la Seine, 
a révélé les détails qui ont fait frémir la conscience 
universelle, et l'aurore du vingtième siècle a été 
trop souvent obscurcie par la fumée des incendies 
et la brume sanglante des pogromes. 

Il serait toutefois inexact de soutenir que 
l'ignorance et la superstition religieuse aient 
seules conseillé ces pratiques abominables contre 
les Juifs. Des considérations d'ordre politique 
et économique se donnent l'apparence, non de 
justifier ces excès, mais d'expliquer ces erreurs. 

Ces pays de l'Europe Orientale, que la Grande 
Guerre a remaniés, ressuscités ou créés, sont 
jeunes. Ils ont un territoire, une armée, une admi- 
nistration, un peuple, ou plutôt des peuples ; ils 
n'ont pas encore acquis cette différenciation 
sociale parfaite qui est la consécration des nations 
parvenues à maturité. A certains égards, leur 
constitution est médiévale. Ils ne connaissent 
que trois ordres : la noblesse, le clergé et les pay- 
sans ; ils n'ont pas de classes moyennes, de Tiers 
État, il leur manque cette bourgeoisie qui, au 
témoignage de l'histoire, a définitivement conso- 
lidé les bases des États. Sur les contins de l'Europe 
vers l'Est, antisémitisme violent et pogromes ne 
seraient précisément que les phénomènes spas- 
modiques qui accompagnent l'enfantement de 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



167 



la bourgeoisie dans ces États, et numerus clausus 
et boycottage économique seraient les défenses 
que, devant la ruée des Juifs vers la bourgeoisie, 
les autochtones élèveraient pour barrer ou inter- 
dire partiellement les avenues qui y conduisent : 
professions libérales, commerce et industrie. La 
hâte des uns, la méfiance des autres expliqueraient 
le conflit- 
Polonais, Roumains, Hongrois veulent que leur 
bourgeoisie se forme lentement par l'accession 
de l'élite de leur classe paysanne à un degré supé- 
rieur. Les Juifs, qui depuis des siècles habitent 
ces régions, veulent forcer l'entrée de cette bour- 
geoisie en masse et immédiatement. 

Ils disent, les Juifs : « Nous vivons avec vous 
depuis toujours, depuis l'aurore de votre race. 
Notre place est marquée parmi vous. Vos grands 
poètes nationaux, Mickiewicz par exemple, nous 
considèrent symboliquement comme des alliés, 
sinon comme des parents. Il doit en être de même 
dans la vie réelle quotidienne. C'est d'ailleurs 
votre intérêt : votre État, le nôtre n'acquerra 
toute sa force que par notre collaboration. Votre 
entêtement est criminel vis-à-vis de nous, que 
vous persécutez et massacrez, vis-à-vis de vous- 
mêmes, qui compromettez à la face du monde 
votre dignité et votre avenir. » 

A quoi ces peuples répondent : « Comme vous, 
nous déplorons les pogromes. Mais suffit-il seule- 
ment de soigner une éruption cutanée quand la 



168 



NOMADES 



cause du mal est profondément enracinée? Ces 
pogromes ne sont que des boutons de fièvre. On 
peut à la rigueur supprimer les boutons les uns 
après les autres; la fièvre disparaîtra- t-elle pour 
cela ? Vous voulez former notre bourgeoisie. Fort 
bien. Mais pourquoi ne cherchez-vous pas à vous 
installer pareillement dans notre clergé, dans notre 
noblesse, dans notre paysannerie ? Déjà isolés par 
votre race, vous voulez vous isoler dans une classe : 
pourquoi ne pas vous mélanger intimement à nous, 
en vous fondant dans notre masse ? Nous vous 
admettrons partout à condition que vous ne fas- 
siez qu'un avec le corps même de notre peuple, à 
condition que vous vous habilliez comme nous, que 
vous mangiez comme nous, que vous parliez comme 
nous, que vous viviez et mouriez comme nous et 
avec nous. Mais tant que vous persisterez à demeu- 
rer un corps isolé, étranger à l'ensemble de la 
nation, impossible de vous donner accès dans 
notre bourgeoisie. Un devoir de prudence nous 
interdit de vous livrer la citadelle qui commande 
tout l'État : vous en feriez inévitablement un 
fief de domination et d'oppression. Nous voulons 
bien partager l'égalité avec vous, nous nous refu- 
sons à instaurer votre suprématie. » 

C'est ainsi que, dans les contrées orientales de 
l'Europe, la question juive se pose avec une actua- 
lité, une acuité irritante, en comparaison de 
laquelle les diverses formes sous lesquelles elle se 
présente dans les autres parties du monde ne sont 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



169 



que des épisodes plus ou moins accentués. Le 
rapide examen de ses différents aspects auquel 
nous nous sommes livrés en démontre suffisam- 
ment la variété, et l'affirmation du diplomate 
anglais que nous rapportions tout à l'heure - 
peut-être trop absolue dans ses conclusions pré- 
maturées — en souligne l'ampleur. 



Le problème juif existe donc. Mais est-il sim- 
plement d'ordre national et se doit-il résoudre 
d'une façon particulière à l'intérieur des pays 
intéressés ? ou bien se propose-t-il avec ce carac- 
tère international qui le rend digne de l'examen 
du monde civilisé délibérant en Société des 
Nations ? En d'autres termes, le statut juif doit-il 
être réglé à Moscou, Varsovie, Bucarest, Berlin et 
dans telles autres capitales ? ou bien doit-il être 
élaboré à Genève ? 

Les uns disent : Il appartient à chaque pays 
de déterminer ainsi qu'il lui convient la condition 
légale de ses Juifs, comme il a toujours appartenu 
à un État souverain de faire la police de ses étran- 
gers ou de modifier la situation de ses ressortis- 
sants. Un règlement international en la matière 
risquerait de froisser les susceptibilités particu- 
lières et d'empiéter sur les souverainetés natio- 
nales. Bien plus, il mécontenterait le loyalisme et 
l'orgueil de ces Juifs qui se considèrent dans cer- 



170 



NOMADES 



tains pays, tels que la France, l'Angleterre, l'Italie, 
comme citoyens de droit et de coeur de ces pays 
devenus véritablement pour eux une patrie. 

D'autres objectent : Le peuple juif, malgré 
sa dispersion, à raison même de sa dispersion, 
a conservé partout et toujours son unité. La guerre 
a été une conflagration générale. La paix qui en 
a résulté, et qui est une création continue, doit 
être un règlement général. Le peuple Juif, dont 
l'histoire a été une protestation millénaire, doit 
pouvoir revendiquer et obtenir le droit des mino- 
rités ethniques, ou le droit des peuples de disposer 
librement d'eux-mêmes. Historiquement et pra- 
tiquement, la question juive est internationale. 

Il semble que cette dernière conviction se 
répande de plus en plus parmi les hommes d'État 
des grandes puissances. Rappelons que ce sont 
les Anglais qui, par leur offre à l'organisation sio- 
niste du territoire dit de l'Ouganda, comme terre 
de colonisation juive, ont montré d'une façon 
positive leur compréhension de ce vaste mouve- 
ment d'idées. Ce sont les Américains du Nord 
qui, par leur insistance à maintenir à Constanti- 
nople jusqu'à la fin de l'Empire Ottoman un 
ambassadeur d'origine israélite, ont pressenti 
l'avenir. Il faut ajouter qu'un homme d'État 
français, M. de Monzie a contribué à ce que la 
France, mandataire de la Société des Nations en 
Syrie, limitrophe de la Palestine, ne demeurât pas 
étrangère au règlement de ce problème universel. 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



171 



Il faudrait cependant se garder d'une exagéra- 
tion qui serait en même temps une erreur : le 
Sionisme, la création d'un État autonome juif en 
Palestine, n'est qu'une solution partielle et encore 
prématurée de toute la question juive. 

Il ne faut pas en effet oublier que la Palestine, 
si grande dans le souvenir des hommes, a une 
superficie inférieure à la légende, et le berceau de 
la petite tribu d'Israël est trop étroit pour pouvoir 
devenir aujourd'hui le foyer de tous les Juifs. 
Puis, économiquement et politiquement parlant, 
il faudra l'oeuvre des siècles pour édifier et conso- 
lider un véritable État juif. D'ailleurs, il est 

de croire que le sionisme ait reçu déjà sa 
forme définitive. Nous considérons que la pro- 
fonde aspiration des masses juives vers cette 
solution messianique n'est encore qu'à ses pre- 
miers balbutiements. Un État ne se crée pas 
uniquement par la décision de quelques hommes 
d'État. Cette constatation n'a pas été déjà sans 
amertume pour la Société des Nations- Enfin il 
y a des Juifs, qui plus ou moins ou même intégrés 
dans diverses nations, n'éprouvent ni le besoin ni 
le désir d'en sortir et pour qui un nouvel exode 
serait un véritable exil- 

II semble quant à nous qu'il faille distinguer, 
ou plutôt, pour reconnaître au problème juif son 
authentique universalité, adopter en les combi- 
nant les deux tendances préconisées pour sa solu- 
tion. 



172 



NOMADES 



Dans les pays où la condition des Juifs est 
instable et douloureuse, il faut que les nations 
aînées convainquent leurs soeurs cadettes d'aban- 
donner le vieil esprit de haine et d'ignorance, 
d'abjurer les méthodes qui compromettent leur 
intérêt et leur dignité et de communier avec le 
monde entier dans la seule religion de la tolérance 
et de la justice. Ce serait désespérer de la noblesse 
humaine que de ne pas croire à la possibilité d'un 
pareil résultat. 

Mais dès à présent, et en attendant, il convient 
d'aménager et d'organiser le nouvel État juif. 
Refuge des persécutions ou déversoir des trop- 
pleins juifs, la Palestine abritera ceux des Israé- 
lites que la souffrance éprouvée chez les nations 
marâtres, ou une foi exaltée aura ramenés dans 
la terre des Aïeux. 

Ainsi seulement fidèle à sa tradition, pourra, 
se perpétuer ce peuple qui le premier apporta un 
idéal à l'humanité gémissante et dont la dispa- 
rition serait une perte inestimable pour la cons- 
cience universelle. 



II 



C'est la race sémitique, affirme Renan, qui a la gloire 
d'avoir fait la religion de l'humanité. Bien au delà des 
confins de l'histoire, sous sa tente restée pure des 
désordres du monde déjà corrompu, le patriarche 
bédouin préparait la foi du monde... Entre toutes les 
tribus des Sémites nomades, celle des Beni Israël était 
marquée déjà pour d'immenses destinées. 

Ce magnifique hommage de Renan à la race 
sémitique, à Israël, est cependant incomplet. 
Sous la beauté de la forme, il manque, au fond, 
un élément de vérité. Israël n'a pas fait que « pré- 
par e la foi du monde », et ce serait déjà là un titre 
éclatant de gloire, un titre vénérable, mais un 
titre périmé, auquel seul le passé conférerait la 
noblesse et qui dormirait dans l'inerte recueille- 
ment des archives de la pensée humaine. Israël 
n'a pas joué qu'un, rôle d'inspirateur. Dans les 
concepts postérieurs au sien, et jusque de nos 
jours, il a joué un rôle actif de collaborateur, et 
c'est notre devoir de rechercher, aussi scrupuleu- 
sement que possible, quelles ont été les actions et 
les réactions de son Passionnalisme et de son 



Utilitarisme, dans le Christianisme naissant, dans 
le catholicisme romain, dans les tendances nou- 
velles de ce catholicisme, dans les différents 
mélanges de christianisme, de catholicisme, de 
judaïsme que constituent les principaux modes de 
pensée issus de la Réforme. 

Ferment ou levain, le concept sémitique juif 
est encore un catalyseur. La voix qu'Israël fit 
entendre sous sa tente de Judée a encore, dans le 
monde et dans la conscience, d'indiscutables 
résonances. 

Entre le judaïsme et le christianisme, celui 
du moins qui s'exhale de l'admirable enseignement 
personnel de Jésus, il semble au premier abord 
que tout dans l'esprit et dans la lettre, dans l'ins- 
piration comme dans les moyens et les consé- 
quences, ne soit qu'opposition, contradiction, 
divorce, et que rien ne leur soit commun, ni le point 
de départ, ni la voie, ni le but. Songe-t-on à établir 
une comparaison entre un torrent et une source ? 
L'un, descendu des hauteurs, se précipite avec une 
fougue impétueuse, plus violente de rencontrer 
des obstacles, à travers des terres ingrates qu'il 
dédaigne de fertiliser ; l'autre, née au penchant 
d 'une colline, incline son cours paisible, qui devien- 
dra fleuve, vers d'aimables vallées qu'elle fécon- 
dera. 

Il est incontestable que Jésus a voulu répudier 
l'esprit et détruire la loi judaïques. Une telle 
volonté, plus qu'humaine, presque divine, a 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



175 



dominé, sur le calvaire, par le Coeur qui est devenu 
sacré, la tristesse de vivre et l'angoisse de mourir. 
Une telle volonté, rebelle à tous les enseignements 
de la raison, sourde à tous les appels de la terre, 
affranchie de la servilité qui est due envers l'État, 
libre, fière, tendre et farouche, exaltée, désinté- 
ressée, passionnée, une telle volonté illogique n'a 
pu être conçue, n'a pu germer, fleurir, s'épanouir, 
se faner, que dans un coeur juif. Jésus fut Juif 
certainement, et de tous les Juifs, même après 
Moïse, celui qui tenta — tout est religion et rien 
n'est imposture — de communiquer aux hommes 
une idée relative de l'absolu divin. 

Qu'importe ! Il osa trop, mais l'audace était 
belle. En vain soutiendra-t-on qu'entre le vieux 
judaïsme et le jeune Christianisme il n'y a rien de 
commun. 

Un grand philosophe juif, Ahad Ha'am a résumé 
d'une façon saisissante l'antinomie apparemment 
irréductible qui existe entre le Judaïsme et le 
Christianisme primitif. Il a confronté deux pré- 
ceptes : celui de Hillel et celui de Jésus. Tout le 
monde connaît Jésus, et presque tout le monde 
ignore Hillel. Et pourtant Hillel ne fut pas ignoré 
de Jésus. 

« Hillel (1), cinquante ans avant lui, avait pro- 
noncé des aphorismes qui ont avec les siens beau- 
coup d'analogie. Par sa pauvreté humblement 



(i) Renan, Vie de Jésus, et les références indiquées par Renan. 



176 



NOMADES 



supportée, par la douceur de son caractère, par 
l'opposition qu'il faisait aux hypocrites et aux 
prêtres, Hillel fut le maître de Jésus, s'il est permis 
de parler de maître quand il s'agit d'une si haute 
originalité. » 
Hillel disait : 

Tu aimeras ton prochain comme toi-même. 
Jésus disait : 

Tu aimeras ton prochain plus que toi-même. 

Et le savant philosophe juif Ahad Ha'am 
de conclure, en pesant littéralement ces deux 
préceptes : Une lettre les sépare, ou plutôt un 
abîme. D'un côté la Justice et de l'autre l'Amorti 
Ce ne serait donc qu'une lettre, si l'on se réfère 
au texte de l'Évangile, qui eût tracé entre un pur 
enseignement judaïque et un pur enseignement 
du Christ une démarcation qu'on a, par la suite, 
élargie en fossé (I). 

Justice ! Amour ! Le concept Justice est absolu, 
le concept Amour est relatif, mais tous deux sont 
désintéressés. 

Jésus a voulu détruire la Loi judaïque ? Oui. 
Cette loi n'était qu'un ensemble dur, étroit, subtil, 
minutieux, de prescriptions et de sanctions ayant 

(i) En effet, en hébreu, la différence entre ces deux locutions ne 
tient qu'à une lettre, Ka/ dans le premier cas, mem dans le second. 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



177 



pour objet la conduite de l'homme, même éperdu 
d'idéal, dans la pratique normale de la vie quoti- 
dienne. Jésus n'a fait que mépriser, ainsi qu'il 
convient, les Pharisiens, chasser les marchands 
hors du parvis du Temple et sourire, non sans une 
cinglante ironie, de la sophistique. D'autres après 
lui viendront, ses continuateurs, qui n'auront 
pas ses scrupules ni son ingénuité. 

Mais malgré tout, cette Loi judaïque — deux 
tables de pierre qui étaient devenues un mur — cet 
utilitarisme mosaïque contre lequel il se heurtait 
et qu'il voulut renverser, a été l'occasion et le thème 
de son activité. « Une masse énorme de traditions 
avait étouffé la Loi sous prétexte de la protéger et de 
l'interpréter. Sans doute ces mesures conservatrices 
avaient eu leur côté utile, il est bon que le peuple 
ait aimé sa Loi jusqu'à la folie, puisque cet amour 
frénétique, en sauvant le mosaïsme sous Antiochus 
Épiphane et sous Hérode, a gardé le levain néces- 
saire à la production du Christianisme (I). 

* 

Même si Jésus a voulu répudier l'esprit et 
détruire la loi judaïques, il n'en reste pas moins 
que par sa vie, par son exemple, par sa prédica- 
tion, par sa mort, par sa Passion, il n'ait illustré 
d'inoubliable façon certains aspects de l'âme 
sémitique, de l'âme juive. 



(i) Renan, Vie de Jésus, P. 343, 410 édition. 

NOMADES 



1 2 



178 NOMADES 

Jésus revendiqua toujours la plus entière 
indépendance à l'égard du pouvoir public et ignora 
volontairement la notion d'autorité étatique. 
Sa pensée sur ce point se formula dans la célèbre 
parole : 

Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui 
est à Dieu. 

Ce sera, entre autres, l'erreur préméditée de 
l'Eglise catholique romaine différenciée, que de 
méconnaître cette affirmation de Jésus et, par 
une interprétation tendancieuse, d'y faire voir 
la reconnaissance officielle et divine du principe 
étatique souverain et l'obligation de l'hommage 
envers les autorités nationales. Le « Rendez à 
César » est bien de Jésus. 

Mot profond, commente Renan (i), mot profond 
qui a décidé de l'avenir du christianisme ! mot d'un 
spiritualisme accompli et d'une justesse merveilleuse, 
qui a fondé la séparation du spirituel et du temporel, 
et a posé la base du vrai libéralisme et de la vraie civi- 
lisation 1 

Serait-il téméraire de notre part et inexact 
d'ajouter à cette glose si riche cette constatation 
que ce mot si profond provient d'un emprunt 
évident à l'un des éléments les plus certains du 



(1) Renan, Vie de Jésus, p. 361. 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



179 



vieil esprit sémitique, qui nie et méprise l'État ? 

De ce vieil esprit sémitique, Jésus, en outre, 
par tous ses enseignements, atteste et répand la 
vertu révolutionnaire, en l'exaltant encore. Renan 
emploie même — et le fait mérite d'être noté en 
regard des tendances socialistes de l'âme juive - 
le mot communisme () et il ne craint pas d'affir- 
mer hardiment : 

L'idée de ésus fut bien plus profonde, ce fut l'idée 
la plus révolutionnaire qui soit jamais éclose en un 
cerveau humain (2)- 

En définitive, il est permis de constater que 
tout en gardant son originalité propre qui devait 
faire de lui une religion presque universelle, le 
christianisme à son aurore, s'il a rejeté la notion 
étroite et égoïste de la race, incluse dans le con- 
cept sémitique, et les prescriptions utilitaires de 
la loi qui sauvegardaient le culte de la race, n'en 
a pas moins conservé, enseigné et voulu propager 
l'esprit indépendant et révolutionnaire- Toute 
personne de bonne foi, sur cette question si déli- 
cate et si passionnante des rapports du Judaïsme 
et du Christianisme naissant, peut adopter le juge- 
ment de Renan qui, malgré les réticences dont 
il est enveloppé, à raison de ces réticences, ne 
s'éloigne pas considérablement du nôtre : 

(1) Renan, Vie de Jésus, p. 187. 

(2) Renan, Vie de Jésus, p. 129. 



180 NOMADES 



Est-il plus juste de dire que Jésus doit tout au judaïs- 
me et que sa grandeur n'est pas autre chose que 
la grandeur du peuple juif lui-même ? Personne plus 
que moi n'est disposé à placer haut ce peuple unique, 
qui semble avoir reçu le don particulier de contenir 
dans son sein les extrêmes du bien et du mal. Sans doute 
Jésus sort du judaïsme, mais il en sort comme Socrate 
sortit des écoles de Sophistes, comme Luther sortit 
du moyen âge, comme Lamennais du catholicisme, 
comme Rousseau du xviii siècle. On est de son siècle 
et de sa race, même quand on proteste contre son siècle 
et sa race. Loin que Jésus soit le continuateur du 
judaïsme, ce qui caractérise son oeuvre, c'est la rup- 
ture avec l'esprit juif. En supposant qu 'à cet égard sa 
pensée puisse prêter à quelque équivoque, la direction 
générale du christianisme après lui n'en permet pas (i). 



(s) Les passages soulignés l'ont été par nous. Renan, Vie de Jésus, 

P. 47'. 



Le Christianisme, éclos sous le ciel de Judée 
dans une atmosphère sémitique, devait devenir, 
avec certaines additions postérieures et certains 
travestissements, l'Église catholique romaine. 

Entre ces deux termes : Judaïsme et Église 
catholique romaine, aucun point de rencontre ne 
peut être cherché, aucune équivoque n'est per- 
mise, semble-t-il. Ce sont deux contraires, deux 
antinomies, deux blocs qui s'affrontent. L'un est 
l'incarnation la plus pure et la plus étroite du con- 
cept non différenciée — racial; l'autre est l'in- 
carnation la plus haute et la plus complète du con- 
cept différencié — terrien. A première vue, ce sont 
deux édifices ayant leur architecture propre et des 
aménagements intérieurs distincts. 

Mais, une fois encore, cette séparation pourtant 
si accusée entre les deux concepts, n'est pas absolue 
à la façon de la profondeur de l'abîme qui écarte 
les deux bords d'un précipice. Sans vouloir à toute 
force, en torturant l'histoire, la philosophie et la 
morale, établir entre le judaïsme et le catholicisme 
romain un terrain de conciliation ou de réconcilia- 
tion idéale, sans daigner recourir à cette complai- 



182 



NOMADES 



santé explication que « les extrêmes se touchent », 
il n'en reste pas moins que certaines analogies se 
présentent dans le fond et dans la forme et que 
certaines similitudes d'inspirations, certaines com- 
munautés de tendances, certains rapprochements 
de méthodes, font du judaïsme et du catholicisme 
deux groupes différents, certes, mais non pas totale- 
ment étrangers ni irréductiblement hostiles- Ces 
communications, pour peu nombreuses qu'elles 
soient, n'en sont que plus frappantes. Une fois 
encore, dans cette pesée assez délicate des apports 
et des rapports du judaïsme au catholicisme, on 
ne pourra nier la présence et l'influence de la 
plupart des éléments qui caractérisent le concept 
sémitique. 

* * 

Indiquons tout d'abord, sans trop insister 
parce que ces aperçus ne sont pas nouveaux, cer 
taines connexités qui sont plutôt des correspon- 
dances et même des sympathies. 

Il convient de rappeler le rang honorable que 
tiennent les Juifs dans l'ordre des affections et 
des inimitiés du Catholicisme. Alors que l'Église 
mobilise sa force combative et fulmine contre les 
hérétiques, elle a toujours réservé aux Juifs une 
bienveillance toute spéciale, et malgré les mas- 
sacres commis par les Croisés et les bûchers allumés 
par la Sainte-Inquisition, elle les a fait, pour 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



183 



ainsi dire, bénéficier d'un traitement de faveur. 
C'est qu'en effet les hérétiques sont les véritables 
ennemis de la religion catholique, parce qu'ils 
en attaquent l'unité, le dogme et la vérité, tandis 
que les infidèles, les Juifs surtout, sont les 
« témoins » de l'authenticité historique de cette 
religion et qu'ils sont revêtus du respect que l'on 
doit à de vivantes pièces à conviction. On com- 
prend dès lors aisément que, ne fût-ce que par 
intérêt, jamais l'Église catholique n'ait souhaité 
la destruction totale des débris d'Israël, et ne 
pourrait-on pas, autrement que par les raisons 
financières, mais par un sentiment de sympathique 
tolérance, expliquer la très réelle et très efficace 
protection que les Juifs trouvèrent dans les villes 
papales de Rome et d'Avignon ? Était-ce lâcheté 
et plate capitulation de leur part, que l'émouvante 
adresse qu'ils portèrent, pour la défense de leur 
cause, entre les mains du Souverain Pontife, un jour, 
il y a quelque vingt ans, lorsqu'ils étaient accusés 
de meurtre rituel ? Signalons d'autres rapproche- 
ments entre le Catholicisme et le Judaïsme. La 
finesse d'esprit catholique romaine tire ses sources 
lointaines de la scholastique médiévale, comme la 
subtilité juive du pilpoul talmudique. Tous 
deux n'ont-ils pas une égale vénération pour les 
attributs du culte : croix, ostensoir, ciboire d'un 
côté, saints rouleaux de la Thora, talith, philac- 
tères de l'autre ? N'attachent-ils pas plus d'impor- 
tance à la pratique religieuse qu'à la recherche 



184 



NOMADES 



intelligente, à la compréhension intime du dogme ? 
Les Savonarole, les Torquemada, les François 
d'Assise, les sainte Thérèse, tous ces embrasés de 
passion farouche ou ingénue, ne sont-ils pas les 
proches parents, au point de vue psychologique, des 
extravagants prophètes d'Israël ? Les peuples latins, 
méditerranéens ne sont-ils pas les enfants de ces 
pays de soleil et de lumière qui sont les plus proches 
voisins de la Judée, de cette contrée, où, pour 
employer la belle expression de Renan, on vit d'air 
et de jour ? Dans un ordre d'idées supérieur, le plus 
haut, l'affirmation réputée augustinienne : Credo 
quia absurdum, ne fait-elle pas pendant à l'irration- 
nelle espérance d'Israël qui, malgré logique et bon 
sens, s'alimente au feu intérieur de sa volonté ? 

Mais surtout du Judaïsme — et ce sont des cons 
dérations dont l'importance est capitale — 
catholicisme a emprunté, pour une direction diffe 
rente il est vrai, mais dans le même esprit, le sens 
utilitaire qui consiste, pour la préserver, la réa - 
liser, la propager, à mettre au besoin, des moyens 
d'action plus ou moins intéressés au service d'une 
idée. A cet égard, on peut affirmer que le concept 
catholique, dans sa sphère propre, fut tout autant, 
sinon plus, utilitaire que le concept sémitique, et 
l'on peut ajouter que nul utilitarisme ne fut aussi 
nuancé, aussi divers, aussi humain, aussi intéressé 
également. Tour à tour, en même temps parfois 
il est pathétique, esthétique, moral, politique 
il deviendra même international. Mais surtout, i 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



185 



ses débuts, il a été administratif en coulant dans 
le moule romain la pensée chrétienne et par là il 
a imprimé au concept le cachet de la différenciation. 



Il n'est pas douteux qu'à ses toutes premières 
origines le christianisme n'ait été qu'un spiritua- 
lisme judaïque sans forme. Ceux qui entouraient 
Jésus n'étaient que des Juifs. A l'écouter, sans 
doute, ils sentaient dans leur coeur, ignorant les 
disciplines de la raison et les catégories de la logique, 
battre, résonner, vibrer le rappel des espoirs irréa- 
lisés, le lyrisme consolateur des rêves, la corde 
frémissante du passionna lisme, en un mot l'âme 
véhémente et insatisfaite de la race. 

Mais le christianisme primitif n'était que la 
parole et l'exemple de Jésus. Une parole n'est 
qu'un souffle de voix, un exemple, un souvenir 
qu'attendent le silence et l'oubli. C'est l'utilité 
des statues qui rend durable par le marbre et le 
bronze la mémoire des grands hommes. Ce fut une 
sorte de pieux utilitarisme qui poussa les premiers 
et les plus fervents chrétiens à rendre durable par 
le monument des Évangiles la mémoire de la 
grande idée morale du Christ. Ce fut l'oeuvre et 
le mérite de l'Église catholique que de traduire en 
dogmes, que de réaliser, avec quelle magnifique 
interprétation, ce qui n'était que données spiri- 
tuelles, paraboles, symboles. Elle a pour ainsi dire 



186 



NOMADES 



rendu palpable, visuel, auditif, l'Immatériel, la 
vision et le Verbe. Elle a rendu sensible, et c'est 
là un exemple d'utilitarisme supérieur — l'héri- 
tage idéal de Jésus. 

Toujours dans le même esprit — et c'est là 
le merveilleux exemple de l'utilitarisme psycho- 
logique et esthétique de l'Église catholique, elle 
a, dans son rituel et dans la pratique extérieure 
de la religion, introduit une pompe et un décor 
dont la munificence n'a jamais été égalée. Les 
fleurs dont le parfum est une promesse, les lumières 
dont le scintillement est une gloire, l'encens dont le 
nuage est une prière, les voix humaines dont l'ac- 
cord monte de la terre au ciel, l'orgue dont les 
modulations vont du balbutiement jusqu'au ter- 
rifiant éclat du tonnerre, tous ces ors, toutes ces 
blancheurs, toutes ces pourpres, composent une 
harmonie, une extase, à la faveur de laquelle la 
raison séduite se refuse à discuter des « mystères » 
jamais approfondis. 

Nul culte, reconnaissons-le, ne fut paré d'autant 
de majesté, de poésie, de tendresse, et ne s'est si 
habilement adressé au coeur, en passant par les 
yeux et les oreilles. Mais, par contre, que l'on 
n'oublie pas que toute cette splendeur n'est qu'à 
l'intention d'un utilitarisme exquis et raffiné sans 
doute, mais d'un utilitarisme tout de même diffé- 
rencié jusqu'aux recherches des effets les plus 
précieux. 

L'utilitarisme judaïque, que sauvegardait l'Idée, 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



187 



était, en comparaison, pauvre, indigent, dur, 
revêche, terre à terre, antipathique ; l'utilitarisme 
catholique a été, est demeuré riche, doux, soyeux, 
d'un abord accueillant et facile. 

Mais au fond, question d'esthétique mise de 
côté, n'apparaît-il pas que ces deux utilitarismes, 
si opposés et si heurtés qu'ils soient dans leurs 
manifestations, furent inspirés, dans le concept 
sémitique aussi bien que dans le concept catho- 
lique, par le besoin, l'intérêt d'appuyer ce qu'il 
y a en eux d'intérieurement idéal, d'une aide 
tout extérieurement matérielle. 

Cette aide extérieure et matérielle, l'Église 
catholique pour réaliser son expansion, allait la 
demander ou plutôt l'emprunter à la plus puis- 
sante et à la plus différenciée organisation admi- 
nistrative qui ait jamais existé : celle de l'Empire 
Romain 



Jésus et son entourage composaient une petite 
communauté enthousiaste, mais ne songaient 
pas aux moyens matériels de donner à cette com- 
munauté une puissance terrestre. Ce furent les 
continuateurs de Jésus qui, dans le dessein de 
porter la bonne nouvelle, eurent l'idée géniale 
d'utiliser l'admirable système rayonnant de l'Em- 
pire romain, ce réseau hiérarchisé de voies et com- 
munications. Cette progressive occupation des 
cadres différenciés de l'administration romaine 



188 



NOMADES 



sur laquelle elle calquait son organisation inté- 
rieure — diacres, curés, évêques, métropolitains, 
pape — aboutit en définitive à l'expulsion de la 
force romaine par la puissance de l'Église et fit 
l'Église héritière de la différenciation romaine. 
L'histoire peut suivre pour ainsi dire à la trace les 
étapes de ce lent et sûr acheminement. Bornons- 
nous à constater le résultat. L'Église, que les chré- 
tiens ont édifiée sur l'enseignement passionné de 
Jésus, n'est devenue catholique que parce qu'elle 
avait eu l'art de devenir auparavant romaine. 
Catholique romaine : tel est le titre officiel de 
l'Église. Ayant occupé Rome, l'Église ne pouvait 
que contenir le monde. Ainsi s'explique-t-on que 
Rome soit le siège du successeur de saint Pierre. 
Mais aussi s'explique-t-on cet étrange et décon- 
certant phénomène que le royaume céleste, que 
le «royaume de Dieu » que le Christ rêvait de fon- 
der, soit demeuré jusqu'à présent un empire ter- 
restre. Si les successeurs de Jésus n'ont pas atteint 
le but qu'il avait désigné, c'est qu'ils se sont 
trompés de chemin, en empruntant la voie romaine. 
Mais reconnaissons-le, leur erreur fut de bonne foi. 
Persuadés que la prédication de leur Maître con- 
tenait un idéal d'une essence divine, ils ont essayé 
de le réaliser avec des moyens matériels. C'était 
leur devoir, c'était leur droit. L'utilitarisme n'est 
pas odieux, même dans ses manifestations les 
moins relevées, quand il est au service d'un idéal 
qui, sans son secours, risquerait de n'être qu'une 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



189 



utopie. Mais, de même qu'on ne s'est pas fait 
faute de constater que l'utilitarisme judaïque, par 
certains aspects peu sympathiques, a entaché la 
pureté du concept lui-même, qu'il nous soit per- 
mis de constater que l'utilitarisme catholique, 
par l'emprunt du moule différencié romain, a 
détourné presque jusqu'à nos jours le christianisme 
de sa première orientation idéale Q. 

Mais voici que de nos jours une évolution se 
produit qui mérite le nom de révolution. Renan, 
qui n'a jamais passé pour prophète, disait avec 
quelque clairvoyance pourtant de l'avenir que 
« le perfectionnement du christianisme sera de 
revenir à Jésus ». Voici que, sous l'impulsion de 
l'Apôtre de Rome, le catholicisme abandonne 
peu à peu la formidable différenciation romaine, 
retourne vers Jésus, adopte dans la conduite des 
choses terrestres certains des éléments de l'âme 
juive la plus pure, que le Christ avait magnifique- 
ment exaltés : inauguration du règne de l'égalité, 
indépendance à l'égard de la notion de l'État, 
relative et transitoire, proclamation de la supré- 
matie de l'Idée, élan généreux vers des formes 
sociales plus justes. Le Saint-Siège descend des 
collines romaines pour respirer enfin l'air enthou- 
siaste de la Judée- 

(t) C'est à dessein que nous omettons d'étudier le double phé- 
nomène du « fanatisme » catholique et du finalisme de Loyola, pour- 
tant si foncièrement étrangers et au christianisme primitif et au 
libéralisme romain. Ils confirment entièrement notre théorie, mais 
nous entraîneraient trop loin. 



190 



NOMADES 



Il vient tout d'abord de consacrer officielle- 
ment le principe de l'égalité des races. Si, au début 
de son existence, le christianisme avait proclamé 
l'égalité humaine, cette notion tirait ses origines 
d'une considération théologique, sans rapports 
avec l'égalitarisme sémitique. Tous étant frères 
en Jésus-Christ, c'est la qualité fraternelle, c'est 
la parcelle divine incluse dans le coeur de chaque 
homme qui, se trouvant égale à elle-même, empor- 
tait l'égalité humaine. Cette égalité ne se mani- 
festait qu'en cette unique occurrence. Partout 
ailleurs, la différenciation individuelle subsistait 
et la constitution de l'Église comme la résignation 
qu'elle enseigne étaient le témoignage irrécusable 
de ce non-égalitarisme. Toutefois la vertu de cette 
simple égalité fraternelle en Jésus-Christ était 
tellement grande que, en dehors de la hiérarchie 
propre de l'Église, aucune autre inégalité ne s'in- 
troduisit. 

Mais cet égalitarisme de fait ne s'est jamais 
étendu aux nations. Il n'y avait pas d'évêques de 
couleur. Or, seul un évêque a le pouvoir d'ordre 
et, sur ce point, notamment pour l'ordination, 
il est l'égal du Pape, s'il lui est inférieur au point 
de vue juridictionnel. 

Cette question de la nomination des évêques 
de couleur a une importance que l'on ne saurait 
exagérer. En réalité, c'est l'affranchissement total, 
au point de vue religieux, des races de couleur 
de la suprématie des races blanches. Le catho- 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



191 



licisme se souvient aujourd'hui seulement que 
l'un des rois Mages était un homme de couleur. 

L'égalité humaine, individuelle et collective, 
est ainsi affirmée hautement. 

Et en même temps que cette révolution pro- 
fonde s'opérait, toute l'orientation politique du 
Vatican évoluait également. Pendant des siècles, 
Rome a été le soutien des classes dites possédantes 
et des partis de conservation sociale. L'évolution 
du monde, le triomphe presque général des idées 
du concept sémitique, égalitarisme, démocratie, 
tendances socialisantes, a opéré un miracle. Le 
Vatican devient pacifiste en politique, il soutient 
les partis démocratiques, quelle que soit la résis- 
tance de certains épiscopats nationaux. Le catholi- 
cisme, religion universelle, peut triompher avec les 
masses comme il espérait dominer avec les élites. 

Et en plus, d'autres phénomènes se manifes- 
tent. La relativement récente théorie du Christ- 
Roi et la toute dernière affirmation de la Pri- 
mauté du Spirituel par Jacques Maritain sont les 
signes avant-coureurs d'un réveil du Catholi- 
cisme. Ces créations nouvelles dégagent des par- 
fums d'un spiritualisme galiléen. Le dualisme 
différencié primitif tend vers l'unité. On brise 
le moule ancien ; on rejette le manteau mili- 
taire romain. L'esprit seul, l'esprit pur, sans 
support matériel animera ce grand corps. L'idée 
de l'État, comme entité, s'estompe, cette notion 
différenciée s'effrite. Et l'idée-force est tellement 



grande que le pacifisme vient tout seul, qui est 
un pas vers l'internationalisme. Bierville — ce 
nom est tout un programme. Les catholiques s'y 
réunissent, non pas en congrès eucharistique, mais 
pour la Paix. A la qualité nationale de chaque 
congressiste ils accolent leur qualité religieuse. 
Celle-ci n'empiétera-t-elle sur celle-là ? Et l'unité 
éparse ne triomphera-t-elle de la disparate réunie 
localement ? 

Et l'on ne peut pas s'arrêter dans le parcours 
du cycle. Le révolutionnarisme suit automatique- 
ment : dynamique au Mexique, latent en Alle- 
magne avec la formidable puissance du Zentrum, 
il vient de donner les premiers signes d'efferves- 
cence. Est-ce encore, est-ce toujours le concept 
terrien différencié ? 

Ainsi, après des millénaires, le vieil esprit sémite 
continue de souffler où il veut, dans Rome, dans la 
Ville et par elle dans le monde, et voici par le 
Souverain Pontife lui-même, réintégré dans l'offi- 
ciel concept catholique, l'éminente et éternelle 
dignité de l'antique concept sémitique qui fleurit 
dans l'unité et rejette toute différenciation. Sont-ce 
des signes précurseurs ? La religion, avant de se 
diviniser dans l'Amour, se confondra-t-elle avec 
la Justice ? Alors, simplement ainsi, et le résultat 
serait déjà amplement suffisant, le royaume de 
Dieu, que Jésus rêva et que tout Juif attend, ne 
serait plus totalement inaccessible à la conscience 
humaine. 



Cette influence catalytique que nous avons 
reconnue à l'association passionnalisme-utilita- 
risme dans le christianisme primitif, dans le catho- 
licisme romain, dans le tout récent catholicisme 
social, ce jeu de pénétration, cette pression, nous 
la retrouvons aisément dans le domaine du pro- 
testantisme, ou mieux des différents protestan- 
tismes. Cette présence et cette action du concept 
sémitique, dans cette sphère, paraît d'abord évi- 
dente. 

On a dit en effet que le Protestantisme était 
à mi-chemin entre le Judaïsme et le Catholicisme. 
Par la revendication de la liberté de pensée, par 
le droit à la libre discussion qu'il invoque, par 
l'irrespect avec lequel il traite des a vérités » depuis 
longtemps admises, le Protestantisme s'apparente 
à l'idée sémitique et ruine le principe d'autorité 
inclus dans la pensée catholique. 

Mais le principe d'autorité disparu, la Réforme, 
au lieu d'être Une, comme le Catholicisme, se 
scinde immédiatement en une multitude de sectes. 
Il n'y a pas de Réforme, il y a des Réformes, pas 

NOMA 13 



NOMADES 



d'Église, mais une poussière d'églises, selon la forte 
expression de Bossuet; il y a une masse hétéroclite 
de croyances diverses, qu'on distingue mal l'une de 
l'autre, où l'on passe facilement d'une secte à une 
autre. D'un côté la lumière, l'éclat toujours égal à 
lui-même ; de l'autre, la confusion dans l'esprit, 
l'anarchie dans la religiosité. La religion perd sa 
force, elle n'exerce plus d'influence dans l'État. Au 
lieu de pénétrer toute la vie sociale, pour la mener 
toujours plus haut vers l'idéal, elle devient simple- 
ment chose privée dans le domaine individuel. 
Mais même dans un domaine ainsi restreint elle 
n'arrive pas à remplir tout. La philosophie de 
chaque existence devient pour aindi dire double : 
côté de l'esprit et côté de pratique quotidienne de 
l'existence. Ainsi l'on aperçoit aisément que dans 
les concepts si variés du Protestantisme, plus 
encore que par la négation du principe d'autorité 
dans le domaine spirituel, le système sémitique 
Passionnalisme-Utilitarisme se retrouve sous le 
double vocable Idéalisme — Sens pratique. 



Cette constatation générale n'est pas suffi- 
sante. Il faut aller plus loin, plus profondément. 
Comme le Protestantisme admet de nombreuses 
variétés, l'on doit essayer, en prenant les espèces 
les plus représentatives, de doser en chacune 
d'elle qualitativement et quantitativement les 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



^5 



actions et les réactions du Passionnalisme et de 
l'Utilitarisme. Cette analyse, mise en regard de 
celle que nous venons de faire en ce qui regarde 
le Christianisme primitif, le Catholicisme romain, 
le récent Catholicisme internationaliste permettra 
de vérifier le phénomène de présence que nous 
attribuons au concept sémitique et de dégager 
définitivement la place indiscutable qu'occupe 
l'âme juive dans le monde contemporain. 

Trois principaux protestantismes sollicitent 

: le protestantisme germanique, le pro- 
testantisme anglais, le protestantisme américain- 

Le principe de libre discussion, la négation 
du principe d'autorité, l'intellectualisme rationa- 
liste, qui furent à la base de la Réforme, ont pro- 
duit en Allemagne ce jardin merveilleux de poésie 
et de philosophie qui fait le juste orgueil de cette 
race. 

Toute fruste et frémissante des possibilités qui 
s'entrechoquent en son sein, l'Allemagne - 
trouble encore à l'heure actuelle, car les divers 
éléments qui la composent n'ont encore pas eu le 
temps de se cristalliser — fait de la forêt et de son 
ombre mystérieuse son symbole. Il semble que le 
mystère enveloppe et caractérise l'Allemagne ; 
la vie intérieure allemande en est imprégnée. 
Elle respire cet air, et comme l'air atmosphérique 
estompe le contour des objets, leur enlève et la 
précision des lignes et la netteté des couleurs, 
leur ravit leur réalité vraie pour lui conférer une 



196 



NOMADES 



réalité imaginaire, de même le mystère qui pénètre 
la vie intérieure allemande la transforme, la 

, la transpose. La philosophie allemande est 
brumeuse ? Oui. Le mystère, sa crainte, son espé- 
rance sont partout ; ils empêchent la précision 
géométrique du Français, le goût du raccourci 
violent de l'Anglais. 

C'est sur ce terrain mystérieux, comme une 
forêt de légende, que croît la Réforme. Et de 
cette communion naît la fleur sensible du pié- 
tisme. Il y entre un sentiment profond, noble, 
désintéressé et une poésie ardente et pure. Et 
tout l'être est embrasé. Il ne fera pas de distinc- 
tion entre la vie pratique et la vie idéale. Les deux 
vies se confondront dans un seul magnifique élan. 

L'homme ne connaîtra pas le déchirement - 
du coeur ardent et de l'esprit lucide — force et 
faiblesse à la fois des nations trop civilisées. Les 
Allemands seront tout un, d'une seule pièce. Cette 
unité nous donnera la lourde épée germanique et 
nous donnera aussi les poètes allemands et les 
penseurs allemands, ces romantiques de l'autre 
siècle, glorieuse phalange, dont les oeuvres immor- 
telles ont à jamais illustré le nom allemand. 

Mais cette même poésie, cette même philosophie 
pure, cette dernière même quand elle parle de la 
raison pratique, par le déséquilibre qu'elles pro- 
voquent dans l'âme nationale, appellent auto- 
matiquement le contrepoids qui balance leur 
influence. La réplique à Goethe est Bismarck ; 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



197 



à la poésie et à la pensée désintéressée fait pendant 
l'action, qui par le fer et par le sang et par l'unique 
recherche du but à atteindre, quels que soient les 
moyens, assure et consolide la vie matérielle. C'est 
l'explication et la nécessité de l'utilitarisme 

. Le peuple allemand n'a encore pas 
trouvé son équilibre, mais son protestantisme, 
à travers les cahots de l'histoire, l'y mène len- 
tement, l'y conduit sûrement. Cet équilibre sera 
réalisé par dosage exact, dans l'âme populaire, et 
de la pensée et de la poésie désintéressée contenues, 
et de l'esprit pratique utilitaire limité. 



La Réforme anglaise, pour qui l'observe 

, est une sorte de compromis entre le Pro- 
testantisme proprement dit et le Catholicisme. Et 
ce compromis en outre a une teinte presque juive, 
un faux air sémitique. 

L'Anglais a ce besoin d'ordre, d'essence latine, 
qui fait que l'Église anglicane est l'Église épisco- 
pale. Les récentes discussions relativement au 
Prayer's Book, ce commencement de déchirement 
intérieur, qui se manifesta au Parlement lors du 
vote, indiquent la profondeur des courants 

catholiques. L'Anglais oscille entre le ratio- 
nalisme positif et quelque peu finaliste, à la 

sèche, à la philantropic dure de ses « têtes 
rondes », et la séduction et le charme de l'intense 



198 



NOMADES 



poésie intérieure, de la sentimentalité enveloppante 
des souvenirs de la malheureuse reine d'Ecosse. 

Mais ce mélange est par surcroît tout imprégné 
de judaïsme. 

N'a-t-on pas dit que le cant anglais avait un 
vague relent hiérosolymitain ? Le dimanche dans 
une paroisse anglaise ne ressemble-t-il pas au 
samedi d'une communauté juive ? Et cette véné- 
ration de la Bible, cet amour du Livre, ne sont-ils 
pas identiques ? 

A un autre point de vue, pareille identité dans 
les scrupules de la morale sexuelle. La Loi mosaïque 
ordonne de lapider la femme adultère, la morale 
anglaise bannit de la politique et de la société un 
homme d'État qui aimait ardemment, 

fidèlement la femme d'autrui et était aimé 

d'elle. 

Témoignage encore de communauté d'esprit ce 
fait que, lorsque la Réforme s'installe, lorsque le 
désir de l'indépendance fait secouer le joug romain, 
la nouvelle Église anglicane place théoriquement 
à sa tête le chef civil de la nation, confondant sur 
sa tête, réunissant entre ses mains, et le pouvoir 
civil profane et le pouvoir spirituel divin, tous les 
deux combien faibles ! 

Enfin un même sentiment de liberté explique 
chez tous deux le mépris pour toute codification. 
Longtemps les nations vécurent sous l'empire de 
la coutume, mais toujours le besoin, l'impérieuse 
nécessité de la codification se présentait à un 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



moment quelconque. La codification romaine 
donna le Codex Juris civilis, la codification 
française créa le code Napoléon. 

Jamais les Juifs n'admirent la codification en 
elle-même, pas plus que les Anglais ne l'admettent 
encore aujourd'hui. Longtemps, on le sait, la 
Bible resta à l'état de légende, de transmission 
orale avec interdiction absolue de la fixer par écrit. 
Il fallut la dispersion, la dernière, celle des Romains, 
pour que les docteurs réunis prescrivissent d'ur- 
gence l'arrêt de son texte ne varietur. Et la loi 
anglaise, qui n'a pas encore aboli les décrets datant 
du temps de la bataille d'Hastings, tout en ayant 
adapté sa jurisprudence aux nécessités les plus 
modernes, suit les mêmes errements que ceux des 
docteurs de la loi juive qui, sans changer une 
« lettre » à la loi sanguinaire de la Bible : « oeil pour 

, dent pour dent », surent cependant à tel 
point assouplir la dure lettre d'autrefois aux mul- 
tiples nécessités du présent, avec un tel art d'adap- 
tation que tout, depuis les deux tables de la loi, 
s'est conservé intact. Le Talmud anglais, si l'on 
peut parler ainsi, c'est le recueil de toutes les 
décisions de jurisprudence, depuis le temps jadis 
jusqu'à ce jour. Des deux côtés régnent l'unité, 
le même mépris de la différenciation entre la loi 
et les moeurs. Des deux côtés, on chante le même 
hymne à la vie quotidienne variée, mais une, 
devant laquelle droit, morale, logique, doivent 
plier. Et là ne s'arrête pas le parallélisme. 



200 



NOMADES 



Le caractère anglais lui-même porte l'empreinte 
profonde du Sémitisme. Idéalisme très haut d'un 
côté, sens pratique aigu de l'autre. 

Ainsi comme le radium, qui s'irradie sans rien 
perdre de sa substance, le Judaïsme par la Bible 
engendra véritablement le Protestantisme anglo- 
saxon. Et cette filiation intellectuelle de par ses 
suites et conséquences, devient encore plus visible, 
plus évidente. Comme le Sémite complet, être 
idéal et rare, il existe un type de l'Anglo-Sa xon 
complet. Par un juste dosage d'idéalisme et de 
sens pratique, il acquiert et donne à sa nation 
une puissance inégalée et inégalable. Qu'on exa- 
mine avec un esprit philosophique l'histoire de 
l'Angleterre. Y a-t-il la moindre place pour le sys- 
tème logique-morale ? 

Logique ? Mais toute l'histoire des Iles Britanni- 
ques n'est qu'une incohérente persévérance, persévé- 
rance quant au but, incohérence quant aux moyens. 

Morale ? Manteau de pourpre doublé, renforcé, 
imperméabilisé par l'énorme, l'immense, la bien- 
heureuse hypocrisie, qui couvre l'intérêt, le suprême 
intérêt de l'Empire. 



Il y a en troisième lieu le Protestantisme amé- 
ricain. Mais l'Amérique, même longtemps après 
la guerre de l'Indépendance, resta une colonie 
anglaise. L'Angleterre lui donna et sa langue et 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



201 



sa civilisation et sa religion puritaine. Le moule 
primitif fut conservé. Puis ce fut l'immigration : 
tous les « en marge » de la société, ou de la civili- 
sation européenne, s'abattirent sur la terre outre- 
atlantique. Le moule, primitivement suffisant, 
dut se doubler d'une poigne de fer pour maintenir 
ce ramassis d'étrangers dans les cadres normaux 
d'une vie morale. Chaque immigrant avait deux 
côtés : le bon qu'il avait laissé en Europe, mais 
dont il gardait une plus ou moins vague rémi- 
niscence, et le mauvais : ses instincts, que les 
plaines sans limites autorisaient à se déchaîner. 
Le puritanisme n'eut qu'un seul souci, ne se donna 
qu'un seul devoir : briser le mauvais côté. Le bon 
côté, en effet, ne l'intéressait pas, puisque ce qui 
est bon chez un Allemand du Nord, ou un Italien 
de la Calabre, ou un Hollandais, ou un Juif du 
Ghetto polonais, lui demeurait étranger, incom- 
préhensible. Ainsi, chez les immigrants, les côtés 
positifs de leurs âmes diverses disparurent. Les 
côtés négatifs furent emprisonnés par le 

, qui cependant ne les pénétra pas et leur 
resta toujours étranger. Une unité morale ne se 
créa pas et l'histoire des États-Unis dénonce 
cette vacance. Il y eut la guerre du Nord contre 
le Sud : elle fut autant psychologique qu'éco- 
nomique. Il y a maintenant une opposition entre 
l'Est et l'Ouest. Il y a cette verrue, cette excrois- 
sance, qui a nom New- York. 

Des oppositions pareilles existent partout : en 



202 



NOMADES 



France, Lillois et Tarasconnais ; en Angleterre, l'ha- 
bitant des Hautes-Terres et le cockney londonien ; 
en Allemagne, le paysan du Brandebourg et le 
citoyen de Cologne. Mais partout, inconsciem- 
ment, il y a l'unité philosophique de la nation, 
une sorte de ciment métaphysique que le présent 
trouve consolidé du passé, des passés. 

Rien de tel en Amérique. Pas de race. Pas 
d'idéal. L'idéal perd ses droits : il ne trouve pas de 
terrain où s'exercer. 

C'est aux États-Unis que sévissent la haine de l'in- 
telligence et de la divine sensibilité, où fleurissent 
l'hypocrisie dans les moeurs et l'intolérance dans la 
pensée. L'homme, au lieu d'être le serviteur de 
l'idée, n'est que l'esclave conscient et consentant de 
l'or. La dernière parcelle d'idéal s'est volatilisée et 
le souffle d'Olivier Cromwell depuis longtemps est 
exhalé, la liberté dans tous les domaines est morte. 

Escroquerie, l'origine des premières grandes for- 
tunes américaines, bâties sur la ruine des porteurs 
de titres des diverses compagnies de chemin de fer. 

Vénalité de l'administration et de la magis- 
trature, dont les scandales inouïs, combien amor- 
tis cependant, nous parviennent par la voix atté- 
nuée de la presse asservie. 

Utilitarisme forcené dans son intensité et 
dans ses moyens les plus vils. Non pas même 
sous cette qualité inférieure que, trop communé- 
ment et à tort, on caractérise et honnit sous le 
nom d'utilitarisme juif, mais tout uniment le 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



203 



règne patent de la platitude et de la bassesse. 

Et son autre terme, le passionnalisme, se mani- 
feste dans le désir violent, insensé, morbide, de 
créer une race, une race américaine. Et, celle-ci 
créée, d'imposer sa domination à la vieille Europe, 
au monde méditerranéen, au monde tout court. 

Les deux termes du concept sémitique, les 
deux pôles de l'âme sémitique, se retrouvent, 
mais nus, dépouillés, indigents. Hideuse carica- 
ture, répugnante grimace. Ni l'éternité juive, ni 
l'ordre et la grâce latines, ni la profondeur germa- 
nique, ni la plénitude et la sagesse anglaises. 

Un nouveau Moyen Age s'avance. Les barbares 
blancs de l'outre-Atlantique montent à l'assaut 
de la civilisation. La lutte n'est pas, comme le 
pense M. Henri Massis (« La Défense de l'Occi- 
dent»), entre l'Orient et l'Occident, mais entre l'Eu- 
rope et l'Amérique- 

Celle-ci a répudié toutes les valeurs morales 
spirituelles, intellectuelles, de celle-là et n'en a pris 
qu'un système mutilé, qu'un tronçon de méthode, 
et elle croit dans son orgueil aveugle l'enseigner 
au monde sous le nom de l'Efficiency américaine. 

La lutte est engagée. Elle ne pourra se terminer 
que par le triomphe de l'Europe, qui possède l'ar- 
mature morale et spirituelle dont les pièces essen- 
tielles sont Sémitisme et Catholicisme (r). 

(1) Les idées contenues dans ce dernier chapitre ne sont qu'une 
esquisse à très grands traits de notre opinion. Nous la reprenons 
d'une façon beaucoup plus approfondie et détaillée dans un 
ouvrage qui paraîtra ultérieurement. 



A toutes les époques, dans toutes les civilisa- 
tions, dans toutes les religions, grâce au jeu des 
différents éléments qui composent le concept 
sémitique et se concentrent dans l'association 
passionnaliste-utilitaire, nous avons pu relever 
la présence de ce concept, indiquer ses inspirations, 
peser son action de levain, préciser son rôle 
catalytique, démontrer enfin, comme nous nous y 
étions engagé, son inaltérable vertu d'aimantation. 



L'unité d'une petite tribu de nomades : ISRAËL, 
dont l'errance satisfaisait les besoins du bétail, 
a créé, en dehors de toute imposture, un idéal et 
une religion. Toujours l'homme a voulu, par des 
croyances adorables, masquer la déception angois- 
sée de vivre. Mais les premières étoiles que dans 
une nuit constellée saluèrent de frémissants 
humains, ce furent celles que les pâtres de Judée 
ont contemplées. Il ne faut pas s'étonner si 
de cette contemplation a jailli sur un peuple 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



205 



dispersé, sur l'humanité toujours errante, un 
rayon, une auréole, une gloire. Et c'est propre- 
ment le miracle juif, d'où procèdent les affirmations 
chrétiennes. 



Parvenu au terme de notre tâche, imitons le 
voyageur qui, lorsqu'il a trouvé le repos de la 
halte sur une hauteur, embrasse du même regard 
le lieu d'où est partie sa marche, le chemin déjà 
parcouru et la route qui lui reste encore à faire. 

Ou plutôt, qu'il nous soit permis d'évoquer le 
sublime décor que le seul poète de l'idée et du 
symbole déroule sous les yeux de Moïse, « homme 
de Dieu », gravissant la Montagne Sainte. 

Le soleil prolongeait sur la cime des tentes 
Ces obliques rayons, ces flammes éclatantes, 
Ces larges traces d'or qu'il laisse dans les airs, 
Lorsqu en un lit de sable il se couche aux déserts. 
La pourpre et l'or semblaient revêtir la campagne. 
Du stérile Nébo gravissant la montagne, 
Moïse, homme de Dieu, s'arrête, et sans orgueil, 
Sur le vaste horizon promène un long coup d'oeil. 
Il voit d'abord Phasga, que des figuiers entourent ; 
Puis, au delà des monts que ses regards parcourent 
S'étend tout Galaad, Ephraim, Manassé, 
Dont le pays fertile à sa droite est placé, 
Vers le midi, Juda, grand et stérile, étale 
Ses sables où s'endort la mer occidentale ; 
Plus loin, dans un vallon que le soir a pâli, 



Un certain nombre d'objections viennent à l'es- 
prit, à propos de la non-différenciation sociale et poli- 
tique chez les Sémites. Nous tenons à y répondre 
immédiatement, d'abord en ce qui concerne les Juifs, 
ensuite en ce qui concerne les Arabes- 
Une remarque d'ordre général : la non-différen- 
ciation est due au facteur psychologique ; il peut 
parfois s'atténuer devant les nécessités de la vie en 
groupement organisé, quitte à reprendre le dessus dès 
que les contingences qui ont déterminé son affaiblis- 
sement n'existent plus. 



La constitution de la société juive à l'époque envi- 
ronnant la naissance de Jésus-Christ, considérée du 
dehors, offre l'aspect d'une civilisation différenciée. 

Il y a d'abord la haute aristocratie, les Saducéens, 
qui fournit les chefs militaires, les hauts dignitaires 
de l'État et les Grands Prêtres ; ensuite vient la classe 
des Pharisiens, puis enfin la grande masse de Am 
Ha ' areç, laborieux peuple des campagnes. 

Un examen plus serré détruit l'impression causée 
par ces apparences. 

Qui sont les Pharisiens ? On imagine volontiers 
un petit groupe de subtils docteurs de la lui, discu- 



212 



NOMADES 



tant à perte de vue sur des textes sacrés, fort souvent 
à la manière byzantine (si l'on veut nous permettre 
cette expression qui anticipe sur les événements), et 
couvrant de leurs vociférations la voix de la nation tout 
entière. Telle est l'impression d'Anatole France (I). 

En réalité, les Pharisiens ne sont nullement ce petit 
groupe de docteurs. Il suffit de lire attentivement le 
Talmud pour s'en rendre compte. Ce sont des arti- 
sans, ouvriers, petits commerçants, et aussi des per- 
sonnes exerçant une profession libérale quelconque. 
Bref, c'est la population citadine, dont les éléments, 
après la conquête de la Palestine par les Sémites, se 
sont fixés dans les villes comme après l'autre conquête, 
celle des Musulmans, les conquérants, négligeant 
l'appropriation du sol, se sont groupés de préférence 
dans les centres. 

C'est cela l'écrasante majorité du peuple juif, masse 
grouillante, diffuse et sans différenciation, d'où de 
temps en temps émergent des esprits particulièrement 
brillants, les docteurs de la loi. 

Pour ce qui est du Am Ha'areç, le peuple des cam- 
pagnes, ce n'est d'aucune manière la base sur laquelle 
le reste de la nation est construite. 

Il y a même une antinomie profonde entre les deux : 
contrairement aux citadins, les habitants des cam- 
pagnes sont d'origine autochtone et de race étrangère 
a celle des envahisseurs. 

Ils ne furent pas exterminés, comme la parole inexo- 
rable de la Bible semble l'indiquer ; soumis, ils se sont 
pliés à la religion des vainqueurs. L'exil consécutif 
à la conquête romaine ne les a pas affectés ; attachés 
comme ils l'étaient à la glèbe, ils j restèrent, et la nou- 
velle conquête musulmane les a aussi prestement con- 



(1) Sur lu pierre blanche. 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



213 



vertis à l'Islam que la première conquête juive les 
avait convertis au Judaïsme. 

D'ailleurs, ni la première conversion, ni la seconde 
n'ont été complètes- Toutes les luttes incessantes 
contre le paganisme, luttes qui constituent, pour ainsi 
dire, la trame de certaines parties de la Bible, ce 
paganisme contre lequel fulminèrent les Prophètes, ne 
furent pas autre chose que la lutte entre envahis 
seurs sémites et envahis non sémites, jamais réelle- 
ment fondus dans l'ensemble de la nation. 

De nos jours également, les fellahs ont conservé 
maintes traces et vestiges de leur religion primitive, 
bien antérieure au premier monothéisme sémitique 
qui les a à peine touchés aux environs du xii siècle 
avant J.-C. 

Et ce particularisme est tellement vrai qu'actuel- 
lement encore, les Bédouins se dénomment eux-mêmes 
'Arab, vrais Arabes, par opposition aux Fellahin 
cultivateurs, et aux citadins, qui, les uns et les autres 
ne le sont point. 

La troisième couche, les Saducéens, ne sont dans 
la nation qu'une infime minorité, comme la noblesse 
mecquoise primitive, ou une partie des descendants 
des compagnons du Prophète, laquelle sut s'élever, 
acquérir des fortunes et finalement, en s'alliant aux 
étrangers, perdit tout contact avec le noyau même de 
la race et disparut complètement. 



On n'a pas beaucoup de documents sur la constitu- 
tion interne du Ghetto (I) depuis la dispersion, de 
sorte que le seul moyen d'étude est l'observation 

(t) Parmi les écrivains qui ont traité ce sujet, citons M- Mendelé 
Mokher Sepharim et, en France, les frères Tharaud et M. Navon. 



214 



NOMADES 



directe. C'est un fait que ces sociétés juives sont auto- 
nomes- 
Dans certains États de l'Europe orientale, cette 
autonomie est même légalement constatée. Or, le 
confusionnisme, forme de la non-différenciation, y 
règne en maitre. Tous les pouvoirs, temporels et 
spirituels, sont réunis entre les mains du Rabbin. 
Celui-ci juge les différends qui naissent entre les 
administrés, il édicté des règlements, il prélève la 
dîme ; bref il représente en réduction tous les or- 
ganes de l'État. 

Et quand un sujet se montre absolument ingouver- 
nable, il lance contre lui l'anathème-excommunica- 
tion majeure. 

Bref, même après z.000 ans d'exil, les Juifs ont con- 
servé une forme gouvernementale théocratique unitaire. 

* 

La non-différenciation arabe paraît de prime abord 
moins certaine que celle constatée chez les Juifs, 
et l'on peut se demander si leur état n'est pas 
dû Qimplement à un certain degré de barbarie. Ce serait 
une erreur de considérer l'Arabe comme un être sau- 
vage. La question du progrès technique mise à part, 
c'est un véritable être civilisé. Tous les voyageurs 
qui ont fait sa connaissance sont unanimes sur ce 
point. D'ailleurs, un être réellement sauvage aurait 
besoin de plusieurs générations pour s'adapter à un 
niveau de vie supérieur. Or, un Arabe du désert passe 
sans transition de l'état de pâtre à celui d'empereur 
tout-puissant ou de législateur, et ses compagnons, 
d'autres pâtres ou bûcherons, créent des empires et en 
dirigent les destinées. Aucun chef Hottentot n'a jamais 
rien fait de pareil et Tamerlan, malgré sa puissance, 
ne sut que détruire. 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



215 



La civilisation, comme dit Montaigne, ne consiste pas 
dans les chausses. Le Bédouin, s'il apprécie la force et 
la vigueur physiques, les place cependant bien au- 
dessous de l'esprit. Les qualités de finesse, de « sens 
politique », sont mises au premier plan. Et n'est-ce pas 
un auteur français qui, ayant passé quelques dizaines 
d'années dans les milieux arabes, remarque qu'aucun 
ministre d'un État démocratique ne possède la somme de 
savoir-faire et de diplomatie que développe un Cheikh 
quelconque pour diriger sa tribu ? Ainsi est-il pos- 
sible de conclure que les phénomènes particuliers de 
vie rencontrés chez les Arabes, et qui ont tant de ressem- 
blance avec les mêmes formes chez les Juifs, ne sont 
pas des phénomènes passagers dus au genre d'existence, 
mais qu'ils ont des causes psychologiques profondes. 

Une objection sérieuse pourrait être faite à notre 
théorie du Sémitisme ; elle s'appuierait sur le fait de 
l'existence, depuis Mohammed, de nombreux États 
arabes. Le sens de la différenciation politique ne serait 
donc pas étranger à cette branche des Sémites. Bien 
plus, on pourrait nous opposer que l'organisation 
sociale des Arabes citadins (surtout les Mecquois) avant 
Mohammed était du type nettement différencié. 
L'égalitarisme individuel, base de toute !la société 
du désert, est inexistant. La propriété privée est orga- 
nisée et protégée. La forme gouvernementale est 
aristocratique ou plutôt oligarchique. 

Tous ces faits semblent contredire notre théorie. En 
réalité il n'en est rien. 

Remarquons tout d'abord qu'il ne peut être question 
d'une théorie sémitique absolue. Il n'y a qu'un con- 
cept, quine produit son plein effet qu'entre Sémites purs 



216 



'NOMADES 



Or, il est incontestable que, s'il a existé et s'il existe 
plusieurs États musulmans, il n'y en eut pas beaucoup 
d'arabes. Tous les États berbères, égyptiens, per- 
sans, turcs, afghans, sont de races non sémitiques 
et dans lesquelles plusieurs éléments se sont juxtaposés 
sans se mélanger. Mésopotamie et Syrie ne sont pas 
non plus des États arabes. De sorte que les conclu- 
sions à tirer de l'existence de ces États sont à éli- 
miner. 

Reste, par contre, la question de la Mecque, où 
tous les éléments ethniques sont incontestablement 
d'origine et de race sémite. Cependant l'organisation 
politique de la Mecque est, ainsi que nous l'avons dit, 
du type différencié, nettement opposé à celui du 
désert- Il est certain que là, d'autres facteurs que 
le facteur psychologique ont agi et ont déterminé la 
création de ce qu'on a appelé la « République mar- 
chande de la Mecque ». 

Mais la question vaut la peine d'être étudiée de 
près et nous croyons qu'elle ne l'a pas encore été par 
les orientalistes. 

La Mecque se trouve située au milieu du grand cou- 
loir Gaza-Aden, et c'est à elle qu'aboutit la piste qui 
traverse l'Arabie centrale en la reliant à Bahreïn 
et à Bassorah. Sur le couloir Gaza-Aden il y aurait 
beaucoup à dire- C'est la plus grande voie qui ait 
jamais existé en Arabie, et son rôle, dans la formation 
politique, sociale et même religieuse des Arabes, est 
incommensurable. Comme route, elle remplit toutes 
les conditions requises d'une grande artère. Relier 
une suite de pays riches, être jalonnée par des « points 
d'eau » suffisamment rapprochés et abondamment 
pourvus, présenter un tracé sûr d'orientation facile 
et sans surprises géographiques, ne pas être isolée 
comme système, c est- à-dire pouvoir relier ses points 
terminus à d'autres systèmes de communication, 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



217 



toutes ces conditions de voie « impériale » se trouvent 
réunies dans le couloir Gaza-Aden. A son extrémité 
nord, il se soude à la grande artère Egypte-Méso- 
potamie et offre des débouchés vers ces deux pays, 
ainsi que vers la Palestine et la Syrie. Déjà, de la 
ré ion d'Aqaba un embranchement se détache vers 
gypte (i). Des pays qu'il traverse, en descendant 
vers le Sud, le premier est le Médian, abondant en 
minerais (2) gisant, paraît-il, à ciel ouvert ; ensuite 
et successivement, c'est le territoire de la puissante 
tribu Beni-Solaïm, le riche Nedjd, qu'il écorne à sa 
limite ouest; la fertile région du Khaïbar, où les cul- 
tures abondent, grâce aux Juifs industrieux venus 
du Nord après la destruction du Temple. Puis c'est 
le pays de Yathrib qui prit, après la naissance de 
l'Islam, le nom de Medineth (3) et où l'extrême pointe 
de l'expansion juive se heurte et reflue sous la poussée 
des Arabes chassés du Yémen et de l'Arabie méri- 
dionale, dite Heureuse, par la conquête éthiopienne, 
antérieure à la domination persane. Ensuite vient le 
territoire de la Mecque, qui, pauvre en lui-même, n'a 
pu que jouer un rôle commercial, mais, ainsi que nous 
le verrons, de tout premier ordre- Au sud de la Mecque, 
c'est la région de Taïf, célèbre par la salubrité de son 
climat et où l'on commence déjà à sentir la proximité 
de l'Arabie Heureuse, pays que le chroniqueur décrit 
ainsi : « Le cavalier monté sur le cheval le plus fou- 
gueux fait des parasanges et des parasanges sans 

(s) L'importance de la région d'Aqaba, pour tout système poli- 
tique dans la partie S. E. de la Méditerranée, est incalculable- On 
ne s'explique pas que les Sionistes n'aient pas demandé cette véri- 
table clé de voûte de l'État palestinien, sans laquelle l'Etat juif, 
s'il existe, risque d'être jeté à la côte par la mer arabe qui l'envi- 
ronne- 

(2) Encore totalement inexploités. 

(3) Medibeth en Nebi, ville du Prophète, car c'est là qu'il se réfugia 
persécuté par les Qoraïchites. 



218 



NOMADES 



sortir de l'ombre. » Et ce pays aboutit à Aden. Aden 
est le terminus de ce grand couloir, mais ce n'est pas 
une impasse : la grande voie s'y soude à la route du 
littoral de l'Océan Indien et du golfe Persique, qui 
aboutit elle-même à la riche Perse, à travers l'Iraq, 
fécondé par les deux fleuves : le Tigre et l'Euphrate- 
Le terminus-jalon d'Aden a d'autre part une impor- 
tance toute particulière : c'est de là que part la voie 
maritime vers l'Ethiopie, avec laquelle l'Arabie entre- 
tient des relations commerciales, et vers l'île de Soqotra. 

*. * 

Ainsi la situation géographique de la Mecque en 
faisait une sorte de « plaque tournante » pour tous 
les voyages, tous les échanges en Arabie ou à travers 
l'Arabie. 

On a des raisons très sérieuses de supposer (i) que . 
les relations commerciales des Arabes s'étendaient 
encore, avant Mohammed, jusqu'à Zanzibar d'un 
côté, et de l'autre jusqu'aux îles de la Sonde ; si l'on 
réfléchit qu'elles atteignaient au Nord Constantino- 
ple, à supposer même qu'une partie seulement de ce 
courant passât par la Mecque, c'est assez pour se 
rendre compte que de telles conditions étaient ample- 
ment suffisantes pour faire de cette ville un important 
centre commercial. 

Ces raisonnements théoriques sont confirmés par 
les auteurs. Maç'oudi (2), le célèbre historien arabe, 
raconte qu'on lisait l'inscription suivante en caractères 
primitifs sur une pierre noire placée au-dessus de la 
porte de Dafar : « Les Qoraîchites qui font le com- 
merce. » D'autre part, encore aux temps des Djohor- 



(1) Elisée Reclus, Nouvelle géographie universelle. 

(2) Prairies d'or. Traduction de Barbier de Meynard, 1. III, p. 77- 



ESSAI SUR L'AME JUIVE 



219 



mites, c'est-à-dire des Arabes « préhistoriques », à 
l'entrée des marchandises à la Mecque, des droits 
devaient être payés — cela à la partie haute de la 
ville, comme à la partie basse (i). Le plus ancien 
chroniqueur arabe, Tabari, mentionne à plusieurs 
reprises que les Mecquois vivaient du commerce et 
qu'ils ne vivaient que par le commerce. On peut con- 
cevoir qu'ils étaient des dépositaires, des transitaires 
et des commissionnaires pour les blés et les vins de 
Syrie et de Palestine, pour les célèbres étoffes rayées 
du Yémen, pour les dattes apportées par les Bédouins 
du désert aux « points d'eau », où, lors des passages 
des caravanes, se tenaient de véritables marchés 
pour les troupeaux des nomades, pour les denrées 
d'Ethiopie. 

Cette théorie, que la Mecque ne serait qu'une agglo- 
mération, entourant de vastes entrepôts, et une espèce 
de bourse de commerce, a été émise par le R. P. Lam- 
mens, le savant arabisant de Beyrouth. Certes, toutes 
les assertions de ce grand orientaliste ne sont pas 
absolument incontestables, mais pour ce qui est ! 
son idée au sujet de la « République marchande de 
la Mecque », il semble bien qu'elle s'étaie sur des con- 
sidérations que nous avons tirées de la position géo- 
graphique de la ville, considérations confirmées, avec 
leur objectivité habituelle, par les anciens auteurs 
arabes 

Donc, les Qoraïchites, habitants de la Mecque, deve- 
nus citadins de par leur situation géographique, 
s'adonnaient au commerce. Inéluctablement, la vie 
sédentaire et l'exercice du commerce, en augmen- 
tant la somme des richesses, les répartissent inégale- 
ment selon les lois naturelles. Ces richesses se conso- 
lident, la notion d'homme se double de celle de patri- 

(i) Op. cit., p. 99- 



220 



NOMADES 



moine. Les fortunes se stabilisent par l'établissement 
d'une loi successorale. L'inégalitarisme individuel 
devient social. Il y a des familles riches et puissantes 
qui régentent la cité ; au-dessous se forme une couche 
de bourgeoisie moyenne et enfin, au bas de l'échelle 
sociale, la grande masse des prolétaires : artisans, 
portefaix, clients, débiteurs insolvables, etc.. 

Ainsi la différenciation naquit en plein pays sémi- 
tique sous l'influence inéluctable des facteurs géo- 
graphiques et économiques. C'est à dessein que nous 
nous sommes tant étendus sur le caractère spécial de 
la Mecque. Les conditions particulières dans lesquelles 
se trouve cette cité ont exercé une influence décisive 
sur le caractère de ses habitants et, par voie de consé- 
quence, sur leur organisation sociale- On aperçoit de 
cette façon les altérations du caractère sémitique 
quand à côté du facteur psychologique, seul souverain 
au désert, d'autres facteurs s'exercent à son endroit. 

Et alors se produit la réaction ; le Sémitisme se 
révolte- Les premières « Surath » du Qoran sont d'une 
telle virulence contre les « Hypocrites » que l'on peut 
se demander si sous ce terme il n'y avait pas d'hostilité 
contre l'ensemble des gens de la ville- D'ailleurs le 
premier acte de l'Islam naissant est une déclaration 
de guerre des premiers musulmans (les Ançares) 
qui ? A la Mecque. Toute la tendance du règne de 
Mohammed et des deux Cheikhs, Abou Bekr et 'Omar 
Ibn el Khattab, est une hostilité marquée contre les 
. Ceux-ci, ne pouvant s'accommoder du 
nouveau régime de Mohammed à base égalitaire et 
démocratique, sont exilés en Syrie. Par contre, le 
prolétariat mecquois, dès la première heure avait 
suivi le Prophète et avait formé avec les membres 
de sa famille ses premières troupes- Ce fait, qui n'a 
peut-être pas suffisamment attiré l'attention des ara- 
bisants, est cependant formellement attesté par Tabari. 



ESSAI SUR L'ÂME JUIVE 



221 



Le mystère de l'éclosion de l'Islam s'éclaire ; c'est 
la réaction invincible de l'Esprit unitaire du désert 
contre la différenciation citadine. Certes, il y a d'autres 
causes, notamment la naissance de la conscience 
nationale arabe, l'unification nationale, symbolisée 
dans la religion, etc.. Mais l'antinomie du désert et 
de la ville, des deux principes, domine tout. 

Le brusque effondrement de l'Islam mohammedien, 
que déjà v Omar Ibn el Khattab avait pressenti, n'a pas 
d'autre raison que le retour offensif victorieux des 
Qoraïchites, qui avaient appelé à la rescousse, dès le 
règne d"Othman, les éléments syriens et islamiques 
non sémitiques. L'Islam arabe unitaire, dans ses 
prétentions à l'universalité, a eu et a encore des sou- 
bresauts, comme les mouvements « Kharedjites », 
appelés maintenant Wahhabites ; mais, hors la Pénin- 
sule; il a été vaincu partout. C'est une sorte de leit- 
motiv qui traverse l'histoire arabe : l'unitarisme, 
éternellement vivant en deçà des limites de la Pénin- 
sule, après avoir anéanti la seule forme différenciée 
existant chez ses habitants, demeure impuissant à 
s'imposer au dehors. Il était réservé à l'autre grande 
branche du monde sémitique de réaliser une telle entre- 
prise. 



Fontenay-aux-Roses 1929. 

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